Chansons de Bord

Chansons de Bord

Parution en 1927 - Editions Eos

Réédité en mars 1934 par Denoël et Steele, puis en mai 1937.


La "chanson à hisser" était chantée quand l'effort à fournir était trop considérable pour être soutenu, spécialement quand on hissait un hunier. Comme dans cette manœuvre, la force nécessaire ne pouvait être donnée sur le palan de drisse que durant l'inclinaison du navire sur le bord favorable, la chanson avait le rythme plus ou moins lent du roulis. Elle exigeait un soliste : le chanteur de bord.

Elle ne retentissait guère au large qu'aux heures de lutte avec la mer et le vent déchaînés, les hommes et le navire souffrant tous les tourments.

Jean-François de Nantes

Sur le pont de Morlaix

Nous irons à Valparaiso

La "chanson à virer ou du cabestan" était entonnée par l'équipage virant au cabestan, cette vénérable machine à l'aide de laquelle s'exécutaient sur nos voiliers les travaux exigeant les plus gros efforts. Mais on chantait surtout au cabestan pour virer la chaîne de l'ancre à la manœuvre d'appareillage. Chants joyeux, tonitruants, scandant la ronde plus ou moins accélérée des marins appuyant sur les longues barres horizontales faisant tourner le cabestan.

La Danaé

La Margot

Le grand Coureur

Passant par Paris

Quand la boiteuse va-t-au marché

La "chanson à ramer" soutenait la nage dans les embarcations quand les avirons commençaient à peser trop lourdement aux bras des rameurs. Elle est caractérisée par la profonde nostalgie de ses accents et son rythme extrêmement lent. Deux seulement sont restées à flot jusqu'à nous. Les autres ont été peu à peu oubliées, les chaloupes et les grands canots se trouvant de moins en moins utilisés depuis près de trois quarts de siècle, pour les longues et pénibles corvées sur rade.

Pique la baleine

Les pêcheurs de Groix

Enfin la "chanson du gaillard d'avant" animait les si rares heures de délassement de l'équipage. Cependant, elle nous était fréquemment offerte par un gabier travaillant isolément dans le gréement ou sur le pont. Ces chansons sont très variées et elles se distinguent de leurs sœurs du palan de drisse et du cabestan par des textes d'une bienséance très inattendue dans un chant de marin.

Adieu cher camarade

Au 31 du mois d'août

Ecoutez donc nos chansons de bord. Certes, elles ne sont ni délicieuses, ni ravissantes ! Façonnées à l'herminette du charpentier, taillées au couteau du gabier, faites de nœuds, d'ajuts et d'épissures, elles ont pour seul mérite sans doute leur rude et naïve pureté qu'aucune littérature, aucune musique savante, n'ont jamais effleurée. Ecoutez... c'est un peu de notre belle voile si passionnément aimée, si fidèlement servie durant des siècles et dont les marins de ma génération ont vécu, ont souffert, l'imprévisible, brutal et pathétique anéantissement.

Armand HAYET
Capitaine au long cours

agenda

Répétition de chants de marins chez les Lhote

Samedi 2 juin 1928, samedi 9 juin 1928 de 9 h à 19 h ; Jeudi 14 juin 1928 de 9 h 30 à 19 h ; Samedi 16 juin à 14 h

30 juin 1928 : Répétition de chants de marins chez les Lhote

Ministère de la Justice
Mr Lafarge
Manuscrit

Paris, le 4.6.1928

Cher Monsieur,

Samedi hélas ! Impossible de venir, mais je compte bien être à vos côtés le 16 pour virer au guindeau. Quant au jeune musicien de l'école d'Auteuil dont je vous ai parlé, (son nom : Maxime Jacob), il habite 118 avenue de Versailles. C'est un compositeur déjà connu, très brillant et qui a un sens étonnant de la vieille chanson. C'est en outre un accompagnateur de 1er plan. Si vous avez besoin de lui (je l'ai prévenu) faites-lui signe. Sa flamme ne sera pas inégale à la votre.

Merci de votre obligeante pensée.

Bien Cordialement

Signé Lafarge

71 rue du Cardinal Lemoine

Et il chante Valparaiso comme un gabier !

En 1934, Denoël rachète le premier tirage des Chansons de Bord à Eos, et le remet en vente, en même temps que Dictons et Tirades.

Comment les Chansons de Bord se sont retrouvées sur les scènes de Paris, avant même leur parution... 

Réservé à la famille 

CHANSONS DE BORD - LA TRAHISON

Conflits avec Georges Auric - Yvonne Georges

Discographie

Un seul disque reprenant le répertoire qu'il avait recueilli, enregistré sous son contrôle vers 1950, trouvait grâce aux yeux bleus d'Armand Hayet : les chants y sont interprétés sans polyphonies, discrètement soutenus par un accordéon chromatique, l'alternance des solos et du chœur reprenant scrupuleusement les indications données par le capitaine dans son recueil.

Il y fait lui-même l'annonce des différentes sortes de chants.

"Marcel Nobla et sa bordée"

(Chansons de bord françaises, Pathé ATX 109)

"Vous avouerai-je maintenant que souvent le remords m'assaille d'avoir provoqué cette étrange survie terrienne de nos chères chansons, au cours de laquelle, sauf en de très rares circonstances, elles sont hélas ! volontairement ou non, trahies, malmenées, sur la scène, sur les ondes, sur la cire. Rien ne leur est épargné : roucoulades, fioritures, interprétation personnelle et... artistique ! Même par les offensantes mimiques de chanteurs qui font "du comique" avec elles !... 

Non ! Ne croyez pas que nos matelots rapant le pont de leurs pieds nus en souquant sur les barres du cabestan, ou bien cramponnés à la drisse d'un hunier, les mains écorchées par le filin goudronné, dans l'eau glacée jusqu'aux gnoux, jusqu'à la ceinture, sous les gifles de la grêle et de la pluie... s'essayaient à agrémenter leurs complaintes de grimaces expressives ou d'effets vocaux, d'accompagnement à la tierce et autres complications chorales dont ils ne soupçonnaient même pas l'existence ! Grande était la sagesse de nos anciens de garder leurs chansons pour la mer seule. Ils savaient qu'à terre elles perdraient leur âme...

Et pourtant voici onze de nos chansons embarquées une fois de plus sur un disque. Mais cet embarquement est la franche manoeuvre que je désirais, qui ne trompera pas l'auditeur terrien et n'irritera pas mes vieux camarades réchappés des coups de temps de la Gueule d'Enfer et des impitoyables mers du Sud, et seuls juges en la matière.

Ecoutez donc nos chansons de bord recueillies sur ce microsillon sans trahisons, sans concessions, en toute vérité. Certes, elles ne sont ni délicieuses, ni ravissantes ! Façonnées à l'herminette du charpentier, taillées au couteau du gabier, faites de noeuds, d'ajuts et d'épissures, elles ont pour seul mérite sans doute leur rude et naïve pureté qu'aucune littérature, aucune musique savante, n'ont jamais effleurée.

Ecoutez... c'est un peu de notre belle voile si passionnément aimée, si fidèlement servie durant des siècles et dont les marins de ma génération ont vécu, ont souffert, l'imprévisible, brutal et pathétique néantissement" 

Armand Hayet

Réédité en 1999 avec des chants datant de 1952, et d'autres enregistrés en 1997 lors de la "Fête du chant de marin" de Paimpol, certains en mer sur la goélette hollandaise Jantje,  et en 1998 pendant la Fête du chant de marin organisée par Vendée Patrimoine. Tous les chants de ce disque sont ceux qu'Armand Hayet a lui-même recueillis, et sont interprétés pour 16 d'entre eux dans la version qu'il a notée.

Merci à Michel Colleu pour sa réalisation.

Ref : Le Chasse-Marée SCM 040
La discothèque du Chasse-Marée/ArMen
Anthologie des chansons de mer - Volume 13

Une page sur le collectage, raconté par Armand Hayet dans ses différents livre, suivie d'une émission sur le collectage des chants marins, sur RCF Radio

Jean-Charles Dreux avec Dominique Chevrete - 19 janvier 2017

Extraits du journal La Gazette de Liège

CHANSONS DE BORD

25 mars 1935

Victor Moremans 

Avec une persévérance dont lui surent gré tous les vrais amis de la mer le Capitaine au Long-Cours Armand Hayet avait, il y a quelques temps, rassemblé dans un livre les « Chansons de Bord » que les marins s'étaient transmises d'âge en âge et qui jamais n'avaient été publiées.

Il vient tout récemment avec la même ferveur de recueillir les « Dictons et Tirades des Anciens de la Voile » qui fait suite en quelque sorte à son premier volume.

Nous voudrions aujourd'hui dire quelques mots de ces deux livres rares et précieux, suprême vestige de la navigation à voile et dans lesquels passent avec le vent du large toute la poésie des vastes océans et des mers profondes.

Chose étonnante, alors que depuis toujours les marins ont chanté des chansons qui leur sont propres, et qui n'ont rien de commun avec ce qu'on appelle à terre des «chansons de la mer», il aura fallu attendre le moment, ou avec les splendides voiliers du grand long cours qui hier encore sillonnaient les océans et qui faisaient l'orgueil de la France, elles soient sur le point de disparaître, pour que quelqu'un s'avise tout à coup du charme unique de ces chansons et les sauve de l'oubli où elles allaient sombrer à tout jamais.

Sans doute on trouve bien dans des documents du XVème siècle, des traces d'authentiques chansons de bord mais nul cependant avant le capitaine Armand Hayet, n'avait cru devoir y attacher assez d'importance pour leur consacrer tout son livre.

C'est qu'en effet, à part sans doute, ceux-là même qui les chantaient pour se donner du cœur au ventre ou pour calmer leur nostalgie, nul sans doute ne s'était rendu compte de l'intense poésie, de l'humanité profonde des ces airs joyeux ou tristes qu'emportait le vent du large et qui seraient aujourd'hui définitivement perdus si le capitaine Armand Hayet ne les avait pieusement recueillis.

Bien sûr, on s'était depuis longtemps aperçu que les marins chantaient et M.M. les Capitaines de vaisseau Bonnefoux et Paris dans leur très grave et très savant « Dictionnaire de Marine à Voiles » paru en 1847 avaient même décrété que dans la marine, chanter c'était « proférer certains sons, mots ou cris cadencés » à l'aide desquels les matelots qui ont à manœuvrer ou à agir sur un corps quelconque, font des efforts simultanés pour obtenir des effets plus considérables ».

Bien entendu, dans son livre, le capitaine Hayet se porte en faux contre cette sèche formule qu'il juge sinon tout à fait inexacte du moins « péniblement incomplète ».

« Pouvais-je laisser dire sans protester, écrit-il, que chanter à bord d'un bateau consiste simplement « à proférer certains sons, mots ou cris cadencés » alors que depuis des siècles nos matelots, soit en halant sur un filin, soit en virant au cabestan, soit en souquant sur leurs avirons, soit encore au repos sur le gaillard d'avant ou sur le grand panneau, chantent les plus belles chansons que je connaisse !

Non ! Ils ne se contentent pas de pousser des cris cadencés : ce sont des phrases merveilleuses, reflets de leurs âmes simples et pleines de vaillance que sur des airs le plus souvent très beaux, toujours émouvants, au cours de leur dur labeur ou pendant les brefs moments de répit que daignent leur accorder la mer et leur navire, ils lancent gaiement ou tristement, à tous les vents du large : ils chantent les fortes, les magnifiques « chansons de bord ».

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Qu'elles ne soient pas tout à fait intactes, c'est plus que probable. « Au cours de leur longue navigation dans le Temps, avoue très pittoresquement le capitaine Hayet, elles ont subi de multiples démâtages, déroutements, abordages ; elles ont éprouvé toutes sortes d'avaries majeures dont les traces subsistent malgré les radoubages successifs ».

C'est merveille qu'elles aient pu, vaille que vaille, rester à flot et cingler jusqu'à nous !

Il est probable toutefois que les airs sur lesquels nous les chantons encore sont ceux-là mêmes, à peine modifiés, qui ont retenti jadis sur les frégates légères et peut-être même sur les anciennes galéasses et les galères subtiles ; sur les imposants vaisseaux de ligne et les grands trois-mâts lourds des richesses des Iles ; à bord des corsaires du Ponant, des fins négriers de Nantes et de Bordeaux, des baleiniers des mers du Sud ».

Pour pouvoir publier les « chansons de bord » qu'il était parvenu à reconstituer le capitaine Hayet nous confie au surplus qu'il a dû lui-même, leur faire subir quelques légères retouches, ces chansons étant fréquemment truffées de mots et d'expressions d'une verdeur et d'une crudité à faire rougir les « terriens ».

Quoiqu'il en soit, telles qu'elles nous sont livrées ici, heureusement harmonisées par Mr. Charles Bredon, elles constituent en même temps qu'un précieux document sur les marins et la marine à voiles, une œuvre extrêmement émouvante et comme une sorte de quintessence poétique de la mer.

La fervente et intelligente étude du Capitaine Hayet ne se borne pas à nous conter quelques traits de la vie des marins mais nous livre, à propos des chansons de bord, une intéressante exégèse. Et il termine par quelques réflexions mélancoliques sur la disparition des grands voiliers qui reposent « à présent dans l'éternelle paix des profondeurs auprès des caravelles et des trois-ponts qu'ils émerveillent de leur grâce et de leur perfection » ou qui « attendent résignés la venue des hommes qui, sans pitié, les détruiront ».

Il ajoute : « Avec la dernière génération des hommes du grand large, les purs, ceux de la voile, les chansons des mers disparaissent à jamais...

Elles ne retentiront plus dans les bassins bruyants de nos ports enfumés, dans les docks d'Australie et de San-Francisco, aux côtes du Chili sous les cieux embrasés d'Iquique ou de Valparaiso, sur les rades paisibles des Iles des Antilles !

Désormais leurs accents ne se mêleront plus à la douce musique des fins gréements raidis, vibrant sous la caresse des tièdes alizés : elles ne feront plus écho aux sauvages clameurs des houles monstrueuses et des brises d'ouest aux cris des malamocks et des grands albatros planant sur le navire qui double le Cap-Horn.

Elles viennent d'appareiller, cinglant vers le sombre havre de l'Oubli, pour un voyage sans traversée de retour..."

L'avis de Jean-Marie Le Bihor


Il y a une bande de cons bénis...

bénis à la voile, même, qui commence à me casser les couilles avec leurs histoires de chansons.

Quelles chansons ? Eh bien ! les nôtres, celles qu'on chantait à bord et que mon ancien Cap'taine a embarquées dans des livres ousqu'elles sont bien briquées, espalmées et arrimées chacune à son poste comme pour un virement de bord. Il y a aussi dans ces livres tout un bordel de musique, pour ceux qui ne la connaissent pas comme de juste, parce que mon matelot Pierre Cabillon qu'a filé son câble par le bout en février 1917, avec son bateau coulé par un sous-marin, n'avait foutre pas besoin de papier à musique pour jouer tous les airs sur son accordéon ! Un bel accordéon, entre parenthèses, qui a dû aller au fond aussi, avec mon matelot, et que c'est bien dommage.

Mais je me laisse driver en dehors de ma route... Oui, voilà l'affaire, eh bien ! y a deux ou trois de ces cons-là qui ont écrit dans des journaux que mon Cap'taine avait eu tort de ne pas mettre les vraies paroles de nos chansons dans ses livres, ou qu'alors il les connaissait pas !

D'abord, qu'est-ce qu'ils en savent ces faillis chiens de gabiers de poulaine qu'est pas seulement foutu de faire un noeud pour se pendre ?


Rassurez-vous, Armand Hayet connaissait bien les textes originaux ! Mais trop pudique pour le faire sous son nom, c'est sous le pseudonyme de son fidèle gabier Jean-Marie Le Bihor qu'il a fait publier, un peu sous le manteau et en édition confidentielle :

Les chansons de la voile sans voiles

que je vous invite à feuilleter discrètement...