Dictons et tirades des Anciens de la Voile

Dictons et tirades

des Anciens de la Voile

Parution en 1934 - Editions Denoël & Steele

Illustrations Franz Pribyl


"Du temps des Vaisseaux aux poulaines sculptées et aux somptueuses poupes dorées, les caliers, au dire des équipages, possédaient le don de prédiction.

Ces hommes dont la vie se passait dans les ténèbres de la cale, gardiens vigilants de cet inestimable trésor qu'était l'approvisionnement en rechanges de toutes sortes - câbles, haussières, filins, toile à voiles, poulies -, inspiraient une sorte de crainte respectueuse aux autres matelots.

Ne comptant ni chez les Tribordais, ni chez les Bâbordais, ne faisant pas non plus partie de la triste « bordée du milieu » : commis aux vivres, écrivains, coqs, barbiers et autres fatras de marine, ils ne répondaient à aucun appel, n'obéissaient même pas aux impératifs coups de sifflet du maître de manœuvre. Ils jouissaient ainsi d'un incompréhensible privilège qui les distinguait étrangement du reste de l'équipage.

Parfois au mouillage, dans quelque crique d'une côte torride, ou à l'Equateur, après des jours étouffants de calme plat, ne pouvant plus étaler dans les fonds humides, sans air et empuantis par les émanations de l'eau corrompue roulant sous le tillac, ils montaient sur le pont. Ils n'apparaissaient pour ces courtes promenades que la nuit, car leurs yeux habitués à l'obscurité presque complète de la cale, supportaient difficilement la lumière du soleil. Et les joyeux gabiers, les robustes canonniers, impressionnés par leur maigreur, leur visage hâve, hirsute, leur allure silencieuse, n'osaient leur adresser la parole ; ils s'écartaient au passage de ces êtres mystérieux qui commandaient aux légions de rats féroces qui peuplent les vaigrages et faisaient commerce avec les génies et les esprits des morts qui hantent les vieux vaisseaux.

Cependant, pris par le mal du pays ou par l'impérieux besoin de certitudes, certains marins n'hésitaient pas à entrer en rapport avec ces sombres magiciens. C'était par l'entremise du mousse qui assurait la liaison entre la cale et le pont - cette engeance ne craignant ni Dieu ni Diable - qu'ils leur demandaient audience.

Alors, à la piètre lueur d'un fanal fumeux, un de ces devins taciturnes, après avoir touché sa juste rétribution : poignée de tabac à chiquer, ration de boisson ou pièces de monnaie, traçait les cercles et les triangles cabalistiques, éventrait un rat pour lire dans ses entrailles, et à mi-voix commençait ses incantations irrésistibles dans une langue inconnue des simples mortels. Puis les prédictions suivaient..."

Mentira bien souvent
Qui prédira le temps.
Mais beaucoup moins pourtant
S'il est bon observant !...

 En temps couvert ou boucaillant

Soleil bien vu à son couchant :

C'est du beau temps.

« Si brusque haleine d'air
Te glace jusqu'aux tripes
C'est gros glaçon au vent

Qui passe à la dérive. »

Tue le goéland
Marin méchant
Bientôt tu te noieras
Crabe te mangera  

Ciel pommelé, fille fardée

Ne sont pas de longue durée.  

Etoiles plus grosses et en grande abondance,

Changement de temps prédit à l'avance.

Et le petit dernier...



Chats passant pattes sur l'oreille
S'il vient beau temps serait merveille.






Et pas de recueil sulfureux pour les dictons et tirades ? Pas d'intervention de Jean-Marie Le Bihor ?

"Car si j'ai dû, pour les imprimer, atténuer, ô combien la verdeur de presque toutes nos Chansons, je ne me suis trouvé dans l'obligation de refuser l'embarquement à bord de mon recueil qu'à trois ou quatre dictons dont la tenue était par trop négligée ou même indécente. Cinq ou six autres seulement ont eu besoin d'une petite retouche pour acquérir une apparence suffisamment convenable".

Armand Hayet - Dictons et tirades des anciens de la voile

coupure de journal

1935 - Vie Bordelaise

D. & T.

7 & 13 avril 1935

de Louis Emié

Sur quelques livres nouveaux

Dictons et Tirades des Anciens de la Voile, par Armand Hayet

Lorsqu'il publia, il y a déjà quelques années, les Chansons de Bord, M. Armand Hayet, capitaine au long-cours, ne se doutait peut-être pas que l'heureuse fortune de ce livre remettrait à la mode les choses de la mer et que la belle chanson de Valparaiso suffirait pour beaucoup à recréer une atmosphère évanouie : celle de la marine en bois... aujourd'hui, M. Armand Hayet réunit des dictons et des tirades de la même marine. Il s'agit là de toute une épopée poétique populaire, ferme de ton, rude d'aspect, qui limite ses intentions à énoncer sur la température, ce perpétuel souci du marin long-courrier, des sentences vérifiées par des siècles de bordée et de croisières. Pieuse tâche, sans doute, que M. Armand Hayet a entourée de la plus affectueuse sollicitude et qui, pour nous, a le prix d'une vivante et riche évocation.

Je voudrais bien citer quelques-uns de ces dictons, que M. Armand Hayet a, du reste, fait précéder d'une sympathique et substantielle préface. Mais il y en a beaucoup, et de tous les genres ; aussi le moindre choix risque-t-il de déparer l'ensemble. Pourtant, il y en a de bien savoureux :

Temps de mirage : vent d'amont,
Pour fuir la fille sera bon.

Mouches, puces, poux... scorpions
Piquant beaucoup,
Pluie fera boire plus d'un coup.

Calme plat... les Vents sont au Conseil ;
A l'horizon grosses nuées bouchant la route,
Grand silence sur l'onde et dans le ciel,
Le marin dit : « Le temps écoute. »

Signé Louis Emié


J'ai racheté récemment un exemplaire de "Chansons des Iles", exemplaire hors commerce sur papier Héliona numéroté XLIV (44 sur 175)

Il était dédicacé à Louis Emié...

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