l'Eau douce, ce trésor

Au temps de la voile

Eau douce, ce trésor

Armand Hayet, Capitaine au long cours

La revue maritime de Juillet 1936



Les marins connaissent deux sortes d'eau : l'eau de mer et l'eau douce.

Les matelots long-courriers de la Voile - ce qui étonnera quelques lecteurs - ignoraient l'eau-de-vie ou l'eau-de-feu, dont il est si souvent question dans certaines œuvres dites maritimes, pour la bonne raison qu'ils qualifiaient tous les alcools de ce genre de "tafia"...

Du temps des longues campagnes, s'il fut une denrée précieuse, défendue par clefs, cadenas et sentinelles, entourée de soins attentifs et parcimonieusement distribuée, c'était bien l'eau douce !

Quand les vivres solides : les fayols, les fèves et leurs charançons, le lard, le bœuf salé et leurs moisissures, le biscuit et ses vers, venaient à manquer, on pouvait à la rigueur tromper sa faim et étaler quelques temps encore en mangeant le suif du magasinier, les rats et les cancrelats de la cale, les copeaux du charpentier, les bottes, les ceintures de cuir, et enfin... les mousses. Mais la dernière ration d'eau douce avalée, seule la Mort, et à brève échéance heureusement, parvenait à rafraîchir les gorges en feu.

L'eau douce, jusqu'à la mise en service des caisses en tôle de plusieurs mètres cubes de volume, était conservée dans des barriques et des futailles plus ou moins grandes. Ces "pièces à eau" -dénomination qui, concurremment avec celle de "caisse à eau" a été maintenue pour les réservoirs métalliques actuellement utilisés - étaient embarquées en nombre considérable à bord des navires devant faire du Sud, et leur arrimage dans les fonds sur le lest, tout spécialement étudié.

Leur surveillance, leur entretien, qui n'étaient pas petite affaire, étaient assurés par le Tonnelier qui fut longtemps un des personnages considérable du bord, classé officier-marinier, tout comme le Maître, le Pilote, le Canonnier, le Charpentier.

Et si d'après l'Ordonnance de 1634 du Grand Cardinal :

"le cuisinier devait être fort propre de linge et nettoyer soigneusement les chaudières",

"le trainier ou faiseur de voiles, ne devait souffrir dans la voilure un trou grand comme un pois qui ne fut raccommodé",

"le caporal embarqué devait être hardi soldat",

"le tonnelier, lui, devait être perpétuellement auprès de ses tonnes et de ses barriques".

Nous sommes ainsi fixés sur le sérieux des fonctions remplies par ce bas-officier.

Toutefois il perdit peu à peu de son importance et nous le retrouvons vers 1850 sur les vaisseaux de Guerre, simple surnuméraire civil pris à terre parmi le personnel des Subsistances et embarqué pour la durée de la campagne au même titre que l'armurier, le magasinier et autres membres de la bordée du milieu.

Il est toujours chargé des pièces à eau en tôle et du maintien en bon état des divers récipients en bois : charniers, bailles, seillaux, bidons, gamelles.

Puis il disparait définitivement et c'est le maître charpentier qui dorénavant a soin des quelques futailles de secours, des barils de galère et de tout le petit matériel énuméré ci-dessus.

Il en fut de même sur les navires du Commerce ; cependant, sur les derniers baleiniers à voiles, on embarquait encore un tonnelier qui était sur le même rang que le charpentier. Son emploi n'était pas en effet une sinécure, car les 300 ou 400 tonnes d'huile tirées de 25 ou 30 baleines étaient logées dans de solides barriques que l'on vidait au fur et à mesure des besoins, de l'eau douce qu'elles contenaient depuis le départ.

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La conservation de l'eau douce fut de tout temps un des grands soucis des Capitaines. En effet dans les futailles, elle se corrompait, devenait rapidement imbuvable et "entretenait chez les hommes atteints de fièvres malignes et surtout du scorbut, les germes de la maladie".

Elle se viciait, acquérant ainsi -disait-on vers 1860 - une odeur et un goût repoussant "par suite de sa propriété à extraire du bois les principes gommeux, salins, mucilagineux ou autres qui y sont enfermés". En conséquence, ces "gaz fétides" altérant l'eau douce se développaient d'autant plus vite et en plus grande quantité que la barrique était plus neuve.

Malgré l'emploi de l'acide sulfurique, de la chaux, du vinaigre, malgré le filtrage, l'eau douce corrompue devenait une boisson écœurante et dangereuse.

A la voile, nous avons tous souffert plus ou moins souvent, de cette décomposition de l'eau. Mais dans nos caisses en tôle enduites intérieurement d'un vernis spécial ou d'un lait de ciment, elle n'était plus que momentanée.

Après un laps de temps pouvant varier de quelques semaines à plusieurs mois, l'eau d'une pièce quelconque commençait à sentir mauvais, exactement comme si elle était souillée par des matières organiques en état de putréfaction, et elle devenait au bout de quelques jours complètement impropre à la consommation.

Toutefois, l'inquiétude, l'angoisse qui étreignaient nos anciens dans de semblables circonstances, ne nous assaillaient pas car nous savions par expérience que l'eau était en train de "se faire" et qu'elle redeviendrait bientôt parfaitement potable et même très agréable à boire. Ce phénomène assez mystérieux, dans lequel le roulis et le tangage semblent jouer un rôle prépondérant, ne se produisait hélas ! qu'exceptionnellement dans les fûts en bois de jadis, où l'eau se contentait habituellement de se "défaire" définitivement.

Les eaux douces de divers pays avaient leur réputation bien établie parmi les navigateurs. Bonne ou détestable réputation, cela va sans dire.

Telle aiguade des côtes du Brésil, par exemple, était une pure merveille. Par contre, l'eau faite dans telle île du Pacifique malgré sa rassurante apparence, n'était qu'un breuvage infect, générateur de toutes les épidémies. En lester ses futailles, c'était tout simplement mettre de la "putridité en bois".

Dès la fin du XVIème siècle, l'eau douce du Cap jouit d'une gloire sans pareille. L'auteur de la "Description du Cap de Bonne Espérance" assure que l'eau qu'on y embarque sur les navires Hollandais n'éprouve aucune altération. Elle conserve sa clarté et sa douceur. Il nous apprend que "les Vaisseaux Danois, ont tous ordre de remplir d'eau plusieurs pièces de quatre barriques lesquelles sont destinées au Roi de Danemark. Cette eau est regardée à la Cour comme la plus légère, la plus rare et la plus saine qui soit au monde".

D'autre spécialistes de la question affirment que semblable en cela aux vins du Bordelais, l'eau douce du Cap se bonifie au roulis et au tangage des vaisseaux, contrairement à ce qui se passe pour les eaux des autres pays.

Il n'est point besoin de remonter si loin dans le passé pour trouver trace de ces préférences - le plus souvent justifiées - manifestées par les marins.

Au temps de mes premières navigations, tous les Capitaines de voiliers long-courriers armant à Bordeaux exigeaient encore d'être approvisionnés exclusivement en eau des sources de Lormont, charmante petite localité célèbre par ses chantiers maritimes et ses guinguettes au bord du fleuve et qui, au pied de son coteau verdoyant, marque en aval bien joliment l'entrée du grand port de la Lune.

Cette eau était réellement d'une limpidité exceptionnelle et "se faisait" en quelques jours seulement dans les pièces en fer. Le plus souvent elle n'avait même pas besoin de se faire.

En outre, le pain pétri à bord avec cette eau douce allongée d'un peu d'eau de mer était chaque jour tout particulièrement goûté des officiers et le dimanche des hommes, quand il remplaçait le biscuit quotidien.

Les boulangers de Lormont fournissaient les navires de splendides pains d'équipage de dix livres et que j'ai vus après trois ou quatre semaines de cambuse, aussi appétissants qu'au premier jour... grâce à l'eau employée.

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Nos anciens devant la difficulté d'embarquer une quantité suffisante d'eau douce, devant la redoutable perspective d'avoir leur piètre provision complètement "pourrie" et impropre à la consommation, cherchèrent avec le plus grand acharnement, après les Grecs, les Romains, les Arabes, à transformer l'eau de la mer en eau potable.

Au cours des siècles, des essais de tous genres furent tentés, des réussites soi-disant parfaites furent à diverses reprises annoncées, claironnées, en Angleterre, en Hollande, et chez nous. Mais au désespoir des marins, les appareils miraculeux une fois installés à bord, ne voulaient plus fonctionner !

Une "Compagnie de Physiciens" de Londres se faisait forte sous Charles II de construire une machine intelligente, propre à dessaler l'eau de n'importe quelle mer du globe, et ne revenant pas à cent écus !

Bluff et escroquerie !...

Soit que l'on opérât, dans ces machines et appareils, par "distillation, précipitation ou translocation", l'eau qu'on en tirait avait généralement "un si mauvais déboire que l'équipage rebuté n'en voulait point pour son ordinaire".

En 1717, le sieur Gautier, médecin de Nantes, réussit à force d'intrigues et de ténacité à faire embarquer à Port-Louis sur le Vaisseau Le Triton et par ordre du Conseil de la Marine, une machine de son invention. Hélas, malgré ses rapports et ses mémoires, malgré les certificats -de complaisance sans doute - qu'il obtint de certains officiers, cet astucieux médecin, non seulement ne dépouillait pas l'eau de mer de "ses amertume et viscosité, mais il ne la dessalait même pas" ! Vraiment, il exagérait...

Quant au comte de Marsigli, il prétendait à la même époque, dans son "Histoire physique de la Mer" qu'après plusieurs lotions et filtrations à travers une quinzaine de verres en argile cuite pleins de terre de jardin et de sable de rivière, il obtenait une eau passable au goût, "mais toujours accompagnée de cette sorte d'amertume qu'il est malaisé de vaincre".

Cependant, M. Bourreau-Deslandes, Commissaire Général de la Marine, après plusieurs épreuves répétées en divers temps découvrit en 1730, "une manière assez simple de dessaler l'eau de mer" :

Il fabriquait des sortes de gobelets en cire vierge. On remplissait ces récipients en "forme de culs-de-lampe" d'eau de mer, qui passait toute au travers, dans un laps de temps de 18 heures environ !

L'eau de mer perdait, paraît-il, une partie de son amertume et tout son sel. C'était un succès... Mais un inconvénient d'une extrême gravité, facile à prévoir d'ailleurs, venait réduire à néant cette sensationnelle découverte : c'est que la cire s'imprégnait du sel extrait de l'eau de mer, et qu'il fallait pour se servir à nouveau des récipients, les dessaler à grand renfort d'eau douce !

En grandes franchise et modestie, l'inventeur déclare : "Ce secret comme on voit ne peut être d'aucun usage dans les vaisseaux, c'est une simple curiosité".

Il existe pourtant un moyen de récupérer d'une dizaine de litres d'eau de mer, les quelques gorgées d'eau saumâtre qui suffisent pour faire reculer la Mort.

Ce procédé dont tous les marins de nos jours ont entendu parler, s'ils ne l'ont pas expérimenté, était connu des premiers navigateurs de la Méditerranée, qui, si j'en crois certains auteurs, ne manquaient pas de se munir des objets nécessaires, au cas où ils seraient jetés sur une île ou une côte désertes. Il consiste à recueillir, sur des éponges, de la vapeur d'eau de mer portée à ébullition. La vapeur se condense, on presse l'éponge et l'on recueille quelques gouttes d'un liquide qui n'est certes pas de l'eau du Cap ni même de Lormont, mais qui n'est plus de l'eau de mer... J'avoue n'avoir jamais essayé de réaliser cette primitive distillation et mon excuse est qu'il n'y a plus hélas ! d'îles désertes.

Quelque quarante ans après ces expériences de laboratoire, nous voyons enfin embarquer à bord d'un vaisseau de la Compagnie des Indes, une "cucurbite". Les marins désignaient l'ensemble de la machine à distiller par le nom de la partie inférieure de l'alambic.

La première utilisation pratique date de 1763. On appliqua le procédé de M. Poissonnier sur les vaisseaux Le Six Corps et Le Brillant ; Les résultats ne furent pas très encourageants. Si l'eau distillée n'était plus salée, elle gardait toujours une saveur insupportable et un "fort goût d'empyreume".

Pourtant, en 1765, le Praslin, durant un voyage du Bengale, eut son équipage abreuvé d'eau distillée pendant plus de cinq semaines, sans le moindre ennui. Mais il fallait nettoyer tous les quatre jours, l'intérieur de la cucurbite et "s'opposer absolument au vert-de-gris".

La même année un vaisseau qui revenait de Chine usa aussi de la cucurbite et conserva son monde en parfaite santé, tandis qu'un autre bâtiment qui naviguait de conserve avec lui eut de nombreux malades et beaucoup de morts. On s'aperçut trop tard que sa cucurbite "n'avait jamais été soignée à propos".

D'autre part, vers 1780, on essaya sur plusieurs navires de Guerre ou du Commerce, des appareils à filtrer soit l'eau douce naturelle non décomposée, soit l'eau provenant de la distillation. On place une de ces "fontaines à filtrer" contenant de gros cailloux, du gravier et du sable fin, à bord des frégates La Méduse de 28 canons et La Dryade de 18, qui partaient pour les Indes. Le succès fut paraît-il complet...

On reste perplexe devant ces successives affirmations de réussite et l'on doit finalement reconnaître que le but poursuivi était loin d'être atteint, puisque près de ¾ de siècle après les premières navigations triomphales de la cucurbite, un marin tel que l'Amiral Pâris, alors capitaine de vaisseau, en était réduit à espérer beaucoup d'une nouvelle cuisine distillatoire très simplifiée, imaginée récemment par M. Rocher de Nantes.

Il écrivait, en effet, ces lignes révélatrices :

"La solution complète (elle n'était donc pas trouvée en 1840) du problème de la distillation de l'eau de mer à bord est un fait de première importance, puisque un bâtiment pourra en temps de guerre établir des croisières de 10 et 12 mois et plus en tenant toujours la mer et en trouvant dans son sein, les ressources qui lui sont nécessaires."

Quoi qu'il en soit, aux alentours de 1860, les navires de Guerre qui en avaient l'utilisation possédaient une "cuisine distillatoire" qui donnait toute satisfaction. Il en était de même pour les paquebots faisant voile pour le Sud de l'Equateur et pour les bâtiments transportant les émigrants.

Jusqu'à ces derniers temps, nous appelions encore sur les voiliers, la machine à eau douce la "cuisine distillatoire", du nom qui lui avait été donné à ses débuts sérieux parce qu'elle était habituellement logée dans la cuisine et que le plus souvent c'étaient les feux du maître-coq qui la faisaient fonctionner.

Bien entendu, ces installations assez rudimentaires furent remplacées à bord des vapeurs par les bouilleurs de plus en plus perfectionnés.

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Mais toutes proportions gardées, aussi bien à bord des navires munis d'un appareil à distiller, qu'à bord de ceux qui en étaient dépourvus, l'eau douce était toujours économisée, mesurée chichement, durant la majeure partie des traversées, traversées qui variaient pour les campagnes d'au-delà les Caps (Horn et Bonne-Espérance) de 80 à 200 jours de mer et plus !

A bord des long-courriers, le lieutenant ou un des lieutenants, s'il y en avait plusieurs, avait la charge des vivres et la responsabilité de la cambuse. Toutefois l'importance attachée à la conservation de l'eau douce était telle que sur nos derniers grands voiliers qui disparurent seulement après la Guerre, c'était encore le capitaine en second qui était le grand maître des caisses à eau.

Son "homme" dans l'exercice de ces fonctions de dispensateur du précieux liquide était comme au temps jadis, le charpentier. Ce dernier surveillait les pièces, les sondait fréquemment pour s'assurer qu'elles ne perdaient pas, ouvrait périodiquement leurs trous d'hommes, goûtait ou faisait goûter au Second l'eau en réserve. C'est lui qui, chaque matin, le lavage et la propreté générale terminés, manœuvrait précautionneusement sous l'œil soupçonneux du maître d'équipage, la petite pompe momentanément fixée sur la prise du pont, pour la distribution quotidienne.

Eau du capitaine ; des officiers et du maître ; du charnier ; de l'office ; du coq ; des vivres sur pied ; du maître pour le nettoyage.

Le charnier en chêne, cerclé de cuivre, recevait l'eau douce mise à la disposition des hommes pour la journée. En temps normal les matelots y buvaient, à volonté, à l'aide d'un quart amarré, mais ils ne pouvaient en emporter la moindre quantité sans autorisation spéciale.

L'homme qui buvait devait toujours retirer sa chique de sa bouche et se tenir suffisamment éloigné du charnier, si le couvercle en était relevé, afin que les gouttes de liquide pouvant glisser de ses lèvres ne tombassent pas dans l'eau commune : il devait aussi assécher complètement son quart, et le retourner pour montrer qu'il était complètement vide avant de le replacer à son poste ou de le passer à un camarade. Ainsi le voulaient l'hygiène et le protocole marin.

Longtemps, les hommes préférèrent à tout autre récipient pour boire au charnier, un gobelet fait d'un tronçon de corne de bœuf, foncé d'une rondelle de chêne. J'ai vu aussi au début de ma navigation, de vieux matelots qui, respectueux de la tradition, garnissaient le fond du charnier de petits galets, de petits cailloux blancs, afin sans doute, d'évoquer le lit des clairs ruisseaux de France. Le charpentier-calfat, fort de ses connaissances médicales agrémentait à l'occasion l'eau du charnier, après autorisation du Second, d'une poignée de vieux clous inutilisables, dont la rouille devait revigorer l'équipage.

Sous les tropiques, on ajoutait parfois un peu de vinaigre et un soupçon de sucre cristallisé à l'eau de boisson. Cela constituait le fameux "acidulage" que les matelots réclamaient âprement et dont ils demandaient invariablement la suppression au bout de 3 ou 4 jours !

Un fort cadenas permettait de fermer le charnier si besoin était.

Sur les navires de Commerce, il était généralement placé - solidement saisi - un peu sur l'arrière du râtelier de grand-mât, à la vue de l'officier de quart. Sur les navires de Guerre, à l'avant sous la garde d'un homme. Son nom assez imprévu, vient de sa forme tronconique qui rappelle celle des récipients dans lesquels en Bretagne, on conservait autrefois le lard salé.

La distribution se passait ordinairement sans histoires, sauf, cela va de soi, les protestations plus ou moins véhémentes du Coq qui tentait, vainement d'ailleurs, d'obtenir quelques litres supplémentaires, sous les prétextes les plus variés et les plus inconsistants : plats spéciaux et sans doute particulièrement hydrophiles à préparer pour l'état-major, dureté invraisemblable des derniers fayols délivrés par le cambusier, marmites ou seaux vidés par un coup de roulis imprévu, délivrance spéciale aux "vivres sur pied" ... malades ! etc... etc...

La ration journalière distribuée, la pompe allait sous clef jusqu'au lendemain.

Anciennement l'eau douce était montée des pièces arrimées à fond de cale à l'aide de petits barils d'une forme un peu allongée, nommés "barils de galère". Ces barils qui existent toujours et qui ont gardé leur nom, ne sont plus utilisés que pour loger l'eau de l'armement des embarcations de sauvetage.

Non, certes ! l'eau douce n'était pas prodiguée à bord de nos voiliers, et tant que l'on ne se trouvait pas dans les parages de pluie, tant que l'on n'avait pas la certitude absolue que la provision était plus que largement suffisante pour terminer la traversée, les dispositions les plus sévères étaient prises pour éviter le moindre gaspillage.

Le lard et le bœuf sortis des barils de saumure étaient mis à dessaler dans l'eau de mer. Les pommes de terre étaient souvent cuites dans l'eau tirée le long du bord, qui était également employée pour pétrir le pain.

Si les officiers avaient habituellement l'eau douce à discrétion, ils savaient qu'en mésuser n'accroîtrait pas leur prestige auprès des hommes rationnés, et ils se gardaient bien de le faire.

Chaque matelot ne recevait en effet qu'un seau d'eau douce, le dimanche, pour "le lavage corporel et le lavage du linge". C'était peu...

Il fallait voir de quelle façon nos braves gabiers s'y prenaient pour l'utiliser au mieux !

Ils étalaient à plat-pont le "morceau" le plus sali : le pantalon de toile bleue ou blanche ; par-dessus, ils plaçaient leur vareuse également en toile, puis leur tricot, et enfin le petit foulard de cou et le mouchoir de poche, s'il s'agissait d'un sybarite. Ils se déshabillaient alors et avec mille précautions procédaient à leur toilette. Pas une goutte ne tombait hors du petit tas d'effets sur lequel ils se tenaient.

Ensuite, ils lavaient leur linge, vigoureusement, bavardant et plaisantant tout comme les lavandières de leur village. C'était le gai début du beau dimanche, sous le ciel des clémentes latitudes, cette bonne journée que marquaient un demi-repos, la ration d'endaubage (conserve de bœuf) remplaçant le lard au repas de midi, le petit pain, un peu plomb de sonde peut-être, enfin la double ration de vin... si le Capitaine était satisfait de son monde.

Tant que régnait la sécheresse de l'air on pouvait, à la rigueur rincer le linge à l'eau de mer, mais cette sécheresse disparaissant, il redevenait aussitôt humide, poisseux et impossible à porter. Il fallait alors le passer à l'eau douce.

Si l'eau salée ne fait pas mousser le savon, ce qui la rend impropre au lavage du linge et à tout nettoyage sérieux des boiseries et des surfaces peintes, elle fait cependant mousser le bois de Panama, appelé Bois de savon par les marins. Dans une grande baille d'eau de mer moussant au bois précieux coupé à petits morceaux, les hommes lessivaient leurs épais sous-vêtements de laine : caleçons, gilets, teints d'un solide rouge garance, qu'ils portaient dans les pays froids, certains même, tout le temps : sage mesure contre les rhumatismes. Mais cette mousse d'eau salée n'avait d'effet que sur la pure laine.

Cette restriction dans la consommation de l'eau douce, était le seul, absolument le seul ennui que nous subissions dans cette zone bienheureuse des Alizés :

Alizés de Nordé
Plus beaux vents de la carte
Leur donne son regret
Celui qui s'en écarte,

Disparaissait dès que les premiers grains annonciateurs du Pot au Noir crevaient sur le navire.

Quelle joie ! Grand nettoyage du pont, de la dunette et du gaillard d'avant, pour enlever tout vestige de sel. Installation au-dessus du grand panneau d'une petite voile - un cacatois remplaçant la bonnette des anciens clippers - pour recevoir l'eau du ciel comme en une vaste cuvette, percée d'un trou central par où le clair liquide déjà tiède se précipitait dans une futaille. L'eau dégringolant de la dunette, du gaillard, du dessus des roufs, était également recueillie, et à l'aide de larges entonnoirs de bois, on faisait par les prises du pont le plein des pièces.

Les hommes joyeux ramassaient l'eau dans tous les récipients disponibles, jusque dans leurs bottes.

Puis on se lançait dans le rinçage général des hardes, dans la lessive des pavillons, des toiles diverses : capots, cagnards, tauds d'embarcations, etc...

Quelques jours plus tard, tout le monde pestait contre les orages et les perpétuelles cataractes du ciel équatorial...

Je me souviens cependant d'un voyage qui nous fit passer brusquement dans un grain, après une seule journée de calme, des alizés de Suët aux alizés de Nordé, bien établis. Chance unique ! Nous aurions pu battre un record de traversée. Mais hélas ! le niveau de l'eau dans notre dernière pièce était terriblement bas ! La mort dans l'âme, nous dûmes virer de bord et naviguer à la recherche d'un coin de Pot au Noir. Nous perdîmes ainsi huit jours dans les calmes et les folles brises, sous la pluie retrouvée, avant de recrocher les alizés de N.-E.

Puis-je parler de l'eau douce sans dire un mot des rossignols des pièces à eau ? Les marins ne me le pardonneraient pas. Ne croyez pas qu'il s'agisse de nos gracieux chanteurs nocturnes, dressés à moduler leurs roulades dans l'obscurité des entreponts sans clair de lune. Hélas ! la vérité est autrement horrible... Ces rossignols ne sont pas des oiseaux... mais des rats ! Les rats gros ou petits, bruns, noirs ou gris, qui peuplaient cales, cambuses, logements, souvent par hordes innombrables avec lesquelles, sur certains vieux vaisseaux, il fallait composer !

Sur les long-courriers qu'ils envahissaient, ces immondes animaux n'avaient qu'un ennemi vraiment redoutable : la soif.

Les chats ? ils ne s'en souciaient peu... au besoin ils les dévoraient. Ils ne nous laissèrent, un voyage, que la tête du gros matou du carré, oublié une nuit dans la grande cambuse, par le mousse imprudent.

Les ratières, les pièges les plus perfectionnés, les trappes imaginées par les matelots et cambusiers exaspérés, bien que fonctionnant à plein rendement, ne suffisaient pas...

Mais quand la traversés s'allongeait, que les panneaux, descentes, manches à air étaient parfaitement clos ou surveillés... les rats commençaient à avoir soif !

Par bandes massives, ils se groupaient alors autour des pièces à eau. Leur instinct leur révélait la présence du liquide sauveur derrière la mince épaisseur de métal.

Et quand on les approchait ou qu'on prêtait l'oreille à travers le faux-pont, on entendait leurs cris aigus, leurs gémissements de désir, de rage ou de souffrance... en un mot "leur chant" ainsi que l'avaient décidé nos matelots des siècles passés, qui les baptisèrent en conséquence, de ce poétique surnom de "Rossignols des pièces à eau".

Car à l'époque des futailles, ces drôles d'oiseaux terriblement nuisibles agissaient de même et certains auteurs racontaient qu'ils parvenaient à ronger et à percer les épaisses douvelles de chêne !

La nuit, ceux qui réussissaient à débouquer sur le pont, couraient à la recherche d'une goutte d'eau douce ou saumâtre et parfois, en larguant le matin une voile serrée le soir, légèrement mouillée ou simplement humide de rosée, nous découvrions, consternés, de larges trous faits par ces ravageurs rendus fous par la soif.

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L'eau douce corrompue par le bois des anciennes futailles et exceptionnellement redevenue potable possédait, paraît-il, certaines propriétés thérapeutiques remarquables. Elle guérissait, par exemple, les hydropiques, "chassant radicalement les humeurs aqueuses qui les gonflaient douloureusement" !

D'autre part, si nous en croyons "Les transactions Philosophiques d'Angleterre", l'eau douce qui est gardée plus d'un an dans les barriques, acquiert après ses corruptions, une "qualité spiritueuse et inflammable à peu près comme l'eau-de-vie".

Et si M. le commissaire Général Bourreau-Deslandes déjà cité, ayant douté longtemps de cette affirmation inattendue, en raisonna avec beaucoup de navigateurs habiles et aguerris et tenta lui-même une expérience qui le convainquit. "En débouchant avec une grande précipitation une de ces sortes de barriques et en approchant une lumière de fort près de la bonde, l'eau prenait feu d'abord. La raison de cet événement m'a causé un long embarras ; mais en considérant depuis que dans un voyage d'un an l'eau douce se corrompoit à diverses reprises et qu'il y naissoit à chaque fois une infinité d'insectes, je me suis imaginé sans peine que ces vers en se détruisant laissoient une matière huileuse et inflammable qui surnageoit l'eau. De la même manière quand on fait la pêche de la sardine sur les côtes de Bretagne ou celle du hareng sur les côtes de Normandie ou celle des thons sur les côtes de Provence, toute la mer file alors comme de l'huile, et pour peu qu'on la frappe avec un aviron elle apparoît en feu, ce qui provient de la grande quantité de ces poissons qui meurent et pourrissent dans la mer. Il est bien certain que l'eau renferme beaucoup de parties de feu et que c'est de là que viennent sa liquidité et pour me servir de ce terme, sa non-compressibilité !"

J'avoue n'avoir jamais tenté de renouveler les expériences concluantes de M. Bourreau-Deslandes sur ces manifestations très vraisemblables de feux-follets en fûts, sur ces combustions de méthane long-courrier.

Après avoir rappelé ces charmantes propriétés de l'eau douce, je dois noter ici que l'eau de mer embarquée comme lest ne commettait, elle, que des méfaits, tout au moins aux alentours du XVIII° siècle :

"Le principe de sa corruption - nous apprend un sérieux technicien dans un ouvrage publié en 1801 - infecte l'air du vaisseau, en affecte toutes les parties, et semblable en cela à la peste dont le miasme subtil s'insinue dans les plis des étoffes de laine, ces vapeurs putrides siègent jusque dans les étoupes qui calfatent le navire."

Et les exemples terrifiants tirés de rapports de mer - authentiques (?) - viennent à l'appui de ces révélations scientifiques.

Ainsi l'événement arrivé en 1742 sur le navire La Marquise-d'Antin en relâche à la côte du Brésil en allant de St-Malo au Pérou : "Huit hommes occupés dans la cale à vider les futailles qui depuis 45 jours étaient remplies d'eau de mer, furent renversés par la vapeur de l'eau qu'ils vidaient, qui se manifesta visiblement à tout l'équipage, en couleur noire, qui s'exhala par l'écoutille de l'avant ; l'odeur fut insupportable, elle saisit ceux qui étaient sur le pont et dans la dunette ; un matelot de la cale fut frappé de mort, les sept autres ne recouvrèrent l'usage de leurs sens qu'après sept ou huit heures, non sans danger de perdre la vie, puisque quelques-uns d'entre eux furent trois mois à se rétablir d'une secousse aussi violente."

"Au désarmement du vaisseau L'Union, de l'escadre de M. de Brugnon au retour de son Ambassade à Maroc, en 1767, une pièce d'eau était posée sur la bonde d'une autre pièce remplie d'eau de mer et la bouchait exactement. Des trois hommes occupés à remuer la futaille supérieure l'un fut renversé mort par l'effet de la vapeur qui s'exhala par la bonde débouchée et les deux autres furent vivement affectés de la malignité de cette exhalaison."

Fort heureusement, de mon temps, nous ne lestions plus à l'eau de mer ! C'est tout ce que je trouve à dire à la lecture de ces événements véridiques... peut-être légèrement amplifiés.

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Un marin de la Voile ne peut parler de l'eau douce sans penser aussitôt à l'Aiguade.

L'Aiguade : lieu où les navires vont faire leur provision d'eau nous dit le dictionnaire de marine.

Mais Pour nous ce simple substantif est le plus souvent évocateur de paysages magnifiques, de réunions aimables, de souvenirs charmants.

L'eau douce dans la plupart des ports et rades exotiques, nous était depuis longtemps déjà, délivrée sous pression le long des quais et des wharfs d'accostage, et au mouillage par les bateaux citernes du " marchand d'eau".

Toutefois dans pas mal de coins du Golfe du Mexique et surtout dans « les quartiers » de la Martinique, de la Guadeloupe, dans les baies d'Haïti, et les embouchures des fleuves africains, nous allions encore à l'Aiguade.

Les volontaires ne manquaient pas pour armer la chaloupe et les canots. La corvée était cependant fort pénible dans certains endroits. Elle commençait dès l'aube et les embarcations, à leur dernier voyage ne regagnaient le bord qu'à la chute du jour. Oui, mais durant les heures de nage, les avirons paraissaient moins lourds, maniés à la lente cadence de la vieille chanson de rameurs aux accents nostalgiques rappelant ceux des mélopées désespérées de la vogue des galères.

Et puis, à l'aiguade, où le clair liquide cascadait directement de la roche, courait sur le fond de sable d'un ruisselet, ou bien coulait en un mince filet de quelque extraordinaire borne fontaine comme celle qui était campée au Cap Haïtien sur les enrochements de la berge, les matelots et le chef de corvée, élève ou Lieutenant, retrouvaient immanquablement les amis et surtout les amies indigènes dont les gentillesses, le caquetage, les rires et les chants, égayaient et faisaient paraître courte la journée de travail, de ce travail qui n'en était plus un puisqu'il s'effectuait à terre et en joyeuse compagnie.

C'est à une aiguade du Cap-Haitien justement, que n'ayant pas voulu - devant mes hommes - mordre après elle dans une mangue qu'elle m'offrait en un geste provoquant, une jeune et jolie mulâtresse me traita tout simplement de ... "Monstre".

Après cette apostrophe inattendue elle s'en fut dignement sous les approbations bruyantes et les bravos des fillettes et des doudous présentes qui, bien qu'enchantées de son humiliation, ne pouvaient s'empêcher d'admirer la façon magistrale dont elle jouait les impératrices outragées !

J'étais horriblement vexé - j'avais tout juste dix-sept ans ! - d'autant plus que je devinais mes hommes amusés à l'idée d'avoir un monstre comme chef, simple « lieutenant de cages à poules » il est vrai. Je souris un peu mélancoliquement quand je songe aujourd'hui à la joyeuse fontaine du Cap-Haïtien, que durant toute la traversée de retour, notre équipage n'appela plus que « l'Aiguade du Monstre » !

Mais il ne faut pas oublier que les aiguades des temps héroïques ne furent pas toujours lieux de paix et de gaieté et le nombre est grand des marins de jadis massacrés par les peuplades sauvages, alors qu'ils puisaient, dans les fraîches sources désirées durant des semaines et des semaines d'eau pourrie et de demi-ration.

La corvée ayant fait le plein des barriques, les embarquait dans les canots, ce qui était parfois assez malaisé. Souvent même, n'ayant pu les débarquer, soit à cause du ressac, soit que la conformation de la côte s'y refusât, on faisait la chaine avec des seillaux de bois ou des barils de galère en pataugeant jusqu'à mi-corps dans les lames tièdes de la mer tropicale.

Dans quelques criques de tout repos on mettait aussi les futailles à flot, hermétiquement bouchées, et on les remorquait lentement, solidement amarrées en chapelet. Quand l'état de la mer le permettait il arrivait fréquemment que la grande chaloupe soigneusement lavée, fut utilisée comme un véritable bateau citerne. Chargée à bloc de la bonne eau douce, elle était comme les tonnes flottantes précautionneusement remorquée par une embarcation plus petite. Arrivée le long du bord, on la vidait patiemment comme on l'avait remplie à l'aide des fameux seaux aux anses de filin. On avait le temps !... Certes, on travaillait durement et des 10 à 12 heures chaque jour pendant l'escale, mais comme on faisait presque tout par les moyens du bord... on ne pouvait être trop pressé... surtout à bord des Antillais...

C'était l'époque où mouillant avec mon trois-mâts sur la charmante rade du marin à la Martinique, je pouvais contempler la cargaison, de sucre que nous venions charger sous la forme ...d'immenses champs de cannes non encore coupées !

« Plus longue l'escale et plus longue la traversée : plus lourds la bourse au retour et plus belle la grande bordée chez l'hôtesse », disaient nos vieux gourganiers philosophes. Toutefois, les Capitaines ne pensaient pas ainsi et ils accéléraient les opérations... le plus possible !

L'aiguade
L'aiguade

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Que dirai-je encore de l'eau douce ?... Plus rien, bien que de pages et des pages de souvenirs se rattachant à elle, puissent être noircies par un long-courrier.

Mais ces pages d'histoires d'un autre âge, d'un autre monde, lasseraient le lecteur. Ne sourira-t-il pas déjà, ce lecteur, quand par exemple, il lira que je ne puis voir couler inutilement l'eau douce, que c'est pour moi un malaise insupportable et que je n'ai de cesse que le robinet soit fermé. Je me souviens d'une promenade dans la campagne faite avec un de mes vieux camarades de la Voile qui soudain s'écria, en admirant un limpide ruisseau chantant sur les cailloux et le sable clair : "que d'eau douce perdue !..."

Aussi les anciens matelots ne plaisantaient-ils pas, sur cette eau précieuse et c'est bien rarement que j'ai entendu à bord traiter un jeune ou un mauvais marin de "marin d'eau douce". Ce sont les terriens qui usent de cette épithète malsonnante et déplacée.

Je dois pourtant avouer que cette eau qu'ils vénéraient était, mais dans un seul cas, honnie et vouée à tous les diables d'Enfer par nos hommes. C'était quand ils en soupçonnaient la présence - du fait d'un maudit voleur de cambusier - dans leur vin ou leur tafia, somptuosité de leur pauvre ration quotidienne.

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En même temps que la Voile, l'eau douce, la nôtre a disparu !

Celle des vapeurs est une autre eau, qu'elle serve à la consommation ou à l'alimentation des chaudières. Elle ne jouit plus de cette considération exceptionnelle, de ce véritable respect dont nous entourions la nôtre sur les voiliers habitués de l'Au-delà des Caps !

Elle n'est plus qu'un "approvisionnement" au même titre que les autres "approvisionnements" : vivres solides, matériel ou combustible.

Et son nom, lu ou prononcé, n'est plus pour les marins d'aujourd'hui puissamment évocateur d'heures claires ou d'heures d'angoisse, comme il l'est pour ceux qui ont eu l'insigne faveur du Destin de naître assez tôt pour pouvoir, durant les plus belles années de leur carrière, souffrir orgueilleusement à la Voile...

Armand Hayet
Capitaine au long-cours

tiré de son ouvrage "Us et Coutumes à bord des Longs-Courriers" 

Illustrations d'Et. de Bertier

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