L'Exposition coloniale

1931

Exposition Coloniale à Paris

Article de Jean Labadié

Un "tchouf" à l'Exposition ... ou la rencontre imprévue


L'Intransigeant du 12 juillet 1931

Guiguite et Rosette

Si on compare le svelte Armand Hayet juché sur son méhari saharien, dans le bel agrandissement photographique du salon, et le même, fondé de pouvoir de banque, que la porte-fenêtre nous montre balançant son soupçon de bedon dans le rocking-chair de son jardin de l'avenue d'Orléans, il faut une réelle mauvaise foi pour ne pas reconnaître celui-ci dans celui-là, et réciproquement. Seulement, en quinze ans, le personnage s'est divisé, laissant derrière lui (comme veut la théorie einsteinienne des anti-soleils) l'habituelle procession de fantômes qui peuple ce mirage, le passé.

Toutefois, le méhariste-fantôme Hayet est particulièrement vivace au cœur du fondé de pouvoir. Et comme j'adore la société de l'autre monde, j'ai souvent pris plaisir à me laisser conduire par le banquier sur la piste sablonneuse d'Hayet le méhariste, résident français à Boutilimit (Mauritanie) dans le même temps que Lyautey pacifiait le Maroc en expédiant ses harkas sur la Somme.

Ah ! Je les ai vécues les journées de 45° à l'ombre, dans le poste assoiffé, à mi-chemin de Port-Etienne et du Niger. Avec délices, j'ai dégusté l'eau saumâtre ramenée du puits - le seul de Boutilimit, profond de 80 mètres, en zigzag entre sable et roche - par le malheureux bourricot tirant sur la corde où pendait l'outre trop odorante. Certain jour, à la poursuite d'un djich, je goûtai au demi-melon d'eau que les chacals avaient bien voulu nous laisser au fond d'un trou. J'ai savouré, de même, le quartier d'une pomme que le colonel-inspecteur apporta de Dakar dans la musette où se desséchèrent, par contre, les tubes de vaccin. Et j'ai vu la tribu nomade criblée de variole, mourir jusqu'au dernier homme, à l'écart du poste, tenue en respect, sous le vent, par les fonctionnaires sénégalais.

Sans y être jamais allé, je connaissais donc Boutilimit avec son fortin d'argile rouge et son enceinte d'épines le long de laquelle vaquent les cochons noirs en quête de leur ration quotidienne, une vipère de Guinée saisie vive à pleines dents. Ce ne fut pas sans appréhension que j'acceptai d'aller le revoir, en diorama, à Vincennes. N'allais-je pas trouver là quelque chose qui serait au Boutilimit du conteur ce que lui-même était à l'ancien méhariste ? Peut-être y avait-il maintenant l'eau à tous les étages, là-bas.

Mais mon vieil Armand tenait absolument à ce « tchouf » (tchouf : reconnaissance, dans le lexique maure).

Nous entrâmes par la porte d'honneur et défilâmes devant Angkor, à peu près comme feraient des chameliers longeant l'Acropole. Notre but unique était le village rouge du bled.

Et par les ruelles du village, au fond d'un cul de sac, sur la terre battue d'une invraisemblable casbah, notre « tchouf », enfin, rencontre avec les Maures. Ils étaient trois hommes de la caste des forgerons, avec leurs femmes, un captif et leurs outils d'une technique préhistorique. De cette pouillerie du Sahara, montait, plus fort encore que l'odeur sui generis, le mépris souverain des croyants pour les nazaréens défilant entre leurs barrières de métro.

- Salam alekoum !...

C'était Armand Hayet qui interpellait...

Le vieux forgeron leva ses yeux d'antilope ; son regard d'ordinaire absent s'enflamma. D'un bond le Maure fut debout, ouvrant les bras : « Moussé Hayet ! Moussé Hayet ! ». Et son fils aîné se leva. Et son autre fils se leva. Tous baisèrent l'épaule de l'ancien chef, puis s'inclinèrent, la main sur le cœur.

Trois quarts d'heure plus tard, quand je revins, l'ancien résident palabrait encore avec ses Maures, tandis que s'écoulait, toujours renouvelée, la foule de Paris.

Le vieux du désert expliquant au fondé de pouvoir : « toi, pas deviner combien de puits maintenant à Boutilimit ?... »

- Deux, répond l'autre à tout hasard pour ne pas trop s'engager.

- Trois, rétorque orgueilleusement le Maure... Ah ! Pourquoi toi pas resté avec nous... toi méchant seulement pour les méchants... pas coups de corde aux bons... toi, juste... toi, vrai nazaréen-maure... Nous parlons toujours de toi, sous la tente. 

Je cherche vainement ce qui peut rester de berbère dans l'actuel visage gras et rose de mon ami. Plus rien qu'un vaste orgueil de retrouver ici la sympathie de ces gens d'une autre planète. Mieux que toute architecture exotique, le dialogue du Maure et du Parisien me fait comprendre ces mots : colonisation française.

Il faut, pour nous en aller, que la jeune Madame Hayet, déjà responsable de la première démission de Boutilimit, tire encore son mari par la manche. A ce geste autoritaire de la jolie nazaréenne, insolite pour le Maure dont les femmes voilées de bleu cousent, à l'écart, des coussins de cuir :

- Elle est ta femme ?... tu as dû la payer cher ?

- Oui, très cher... beaucoup de pièces cent sous... Et ce n'est pas fini... Jamais fini d'acheter sa femme, à Paris.

Jean Labadié

Rosette avait 5 ans, elle se souvient...

de cette journée particulière au terme de laquelle Armand a ramené rue Boulard sa famille maure. Impressionnée par ces gens à la peau noire et aux yeux brillants, elle se rassure en regardant la maison illuminée par toutes les ampoules électriques. Et puis... les plombs sautent, et tout le monde se retrouve dans le noir. 

- C'est comme chez nous... dit alors le Maure...


[si j'avais eu le téléphone] "j'aurais fait comme le nègre d'Armand qui dépensait tous ses gages à télégraphier à un copain à Saint Louis, depuis le désert, des choses inutiles... dans ce goût : "Y a bon !"

courrier de Margot à Isabelle Rivière

Les années de guerre