Musica - Chansons de Bord

Numéros 16, 17 et 18 de Musica - juillet, août et septembre 1955 

Chansons de Bord (1)

Musica n° 16 - Juillet 1955

Si de tout temps, les hommes ont chanté sur leur bateau - fragile esquif ou majestueux vaisseau - ce n'est que dans des documents du XV° siècle que, pour la première fois, nous trouvons trace d'une rudimentaire, mais authentique chanson de bord ; et nous y découvrons que, déjà, les matelots manœuvraient en reprenant en chœur - après celui d'entre eux qui tenait le rôle du « chanteur » actuel - les paroles scandant leur effort :

« Hou ! Hou ! Enrage ! Enrage !
Bouline, ah ! - Bouline, ah !
Lance-toi ! Lance-toi !
Hâle bas, fort et ferme !
Hâle bas, ferme et fort !
Viens au vent ! Viens au vent !
Dieu nous aide ! Dieu nous aide !
Beaucoup de prises ! Beaucoup de prises !
Bonne terre en vue ! Bonne terre en vue !
Tiens bon ! Tiens bon !"

Constatons en passant que le Bouline, ah ! du XVème siècle était encore crié par les hommes hâlant les boulines sur les voiliers anglais et français, qui en étaient munis il y a quelque cinquante ans ou soixante à peine : la marine à voiles était toute tradition et fidélité.

On pourrait croire que depuis ces dates lointaines de nombreux écrivains passionnés des choses de la mer - sans parler des musiciens et des folkloristes - n'ont pas manqué de rechercher et de rassembler les chansons de marins authentiques, au moins les plus typiques parmi les plus décentes. Ce serait une grave erreur...

En effet, si, escortés d'un nombre imposant d'études et de commentaires, nous possédons à profusion des recueils de chansons « de terre » de toutes les époques et de tous les genres, véritable trésor qui nous permet de goûter le charme des anciennes pastourelles, des rondes enfantines plusieurs fois centenaires, des chants des corporations ou des soldats, il n'existait pas, - antérieurement à 1927 - un seul ouvrage français consacré aux Chansons de bord, ni, d'ailleurs, aux autres chapitres du folklore de la voile, du Livre de vie des gens de mer qui comprend - outre les Chants du métier - les Dictons et Tirades, les Contes du gaillard d'avant, et enfin, les Coutumes et Traditions ancestrales.

Car toutes les chansons « du Large », « de la mer » ou « de marins », livrées au public avec ou sans musique depuis... toujours jusqu'à nos jours sont plus ou moins œuvre de poète mais point « Chansons de bord ». Quelconques, ridicules ou plaisantes, elles n'ont jamais été, comme disaient nos gabiers, que des « chansons fabriquées par des messiers de terre pour les belles dames à chapeaux de plumes ».

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A aucun moment, nos hommes n'ont fait appel à l'inspiration de leurs officiers, ou des poètes et littérateurs de terre. Eux-mêmes composaient leurs chansons de mer... Celles-là seules demeuraient dans leur mémoire et dans leur cœur et se transmettaient, durant des siècles de matelot à mousse, de navire à navire.

Et c'est ainsi, exclusivement par la tradition orale, que quelques-unes de ces chansons ont survécu - oh ! pas intactes, loin de là... Au cours de leur longue navigation dans le Temps elles ont subi de multiples démâtages, déroutements, abordages ; elles ont éprouvé toutes sortes d'avaries majeures dont les traces subsistent malgré les radoubages successifs. C'est merveille que quelques unes d'entre elles aient pu, vaille que vaille, rester à flot et cingler jusqu'à nous !

Leurs textes n'ont pu parvenir jusqu'à notre époque qu'après avoir été remaniés, complétés plus ou moins heureusement ; et, parmi toutes les chansons de bord que j'ai entendues, je n'ai pas trouvé un seul couplet dont on puisse dire que la majorité des vers qui le composent soient d'une date antérieure aux dernière années du XVIIIème siècle.

Il est à remarquer qu'aucune chanson - absolument aucune de toutes celles qui furent sauvetées - n'est due aux dernières générations d'hommes de la Voile. Seuls quelques apports, portant surtout sur le texte, ne présentant aucun intérêt, et quelques déformations de mélodies se distinguant par leur illogisme, peuvent être mis à leur actif. Je ne vois pas les causes de cette regrettable carence, de ce soudain et persistant défaut d'imagination ; car depuis le début du Second Empire, la marine des voiliers a connu de beaux jours, malgré les assauts de son ennemie, la prosaïque marine à vapeur, maintenant victorieuse.

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C'est à la fin de la guerre de 1914-1918, quand j'eus la certitude que la navigation à voile du grand long-cours était à jamais disparue, que je décidais de faire imprimer nos Chansons, en un geste de reconnaissance envers cette belle marine qui fût si passionnément aimée et servie jusqu'à son imprévisible, pathétique et brutal anéantissement.

Après quelque vingt-cinq années de recherches, je peux affirmer que le nombre de Chansons de Bord rigoureusement authentiques, s'élève exactement à dix-huit. Et depuis ma manœuvre de sauvetage, déjà lointaine, aucune mélodie, aucun texte oublié n'a surgi soudain de la mémoire d'un de mes vieux camarades survivants du long-cours, seuls qualifiés pour évoquer ce folklore si secret, ignoré, durant des siècles, de tous les terriens. Je dois insister ici sur un fait qui explique, en partie, la persistance de cette ignorance de nos chants chez les hommes qui n'embarquaient pas. En effet, jamais aucun « cahier de chansons » de nos matelots ne livra à aucun de nous le moindre fragment d'une authentique Chanson de bord. Et Dieu sait si j'en ai exploré, de ces cahiers tout jaunis, consciencieusement calligraphiés à l'intention du traditionaliste gabier par un savant matelot, ancien fourrier à l'Etat ! Ils ne contenaient, hélas ! que des chansons de terre : rengaines sentimentales, couplets patriotiques, ou refrains grivois, dont les « airs » étaient, pour la plupart, totalement ignorés du propriétaire d'un de ces trésors artistiques. Et quand, désappointé, je faisais remarquer, au détenteur du cahier, l'absence de nos chants de manœuvres ou de repos, il en était tout surpris, presque offensé : « Mais ce n'est pas la même chose ! Les nôtres, de chansons, ce n'est pas des histoires de livre ou d'écriture... c'est pour chanter, c'est tout... »

Et oui ! On s'est contenté de les chanter et elles se sont presque toutes envolées, emportées vers l'oubli par les doux alizés de Nordé et de Suêt, les rêches moussons de l'Océan Indien, les lourdes brises d'Ouest de l'Atlantique et des Mers du Sud.

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Les chansons de marins qui nous intéressent sont donc, uniquement des « Chansons de bord », - celles qui étaient chantées à bord, et uniquement sur les voiliers du long-cours.

A terre, nos matelots, dans les félicités de la grande bordée, s'adonnaient de tout leur cœur, comme de simples terriens, aux ritournelles sentimentales, aux refrains de café-concert, qu'ils chantaient d'ailleurs, si gais, si entraînant qu'en fussent les airs, sur un rythme de complainte nostalgique. J'ai souvenance d'un « Viens Poupoule » chanté dans une boîte à marins par un équipage en bordée de retour de campagne. En vérité ! c'était à tirer les larmes des yeux...

Mais à bord, c'était autre chose ! Là, dans leur milieu, chez eux, loin des êtres et des sentiments pour eux si factices, ils retrouvaient les mélodies, les mots qui leur convenaient et suivant les circonstances, suivant que l'heure était sombre ou joyeuse, ils entonnaient bellement de leurs voix rauques :

Ou « la chanson à Hisser »,

Ou « la chanson à Virer »,

Ou la « chanson à Nager »

Ou « la chanson du Gaillard d'avant »

Et jamais, même au cours des folles et si brèves bamboches chez leur hôtesse, entre deux longs embarquements, ils ne se laissaient aller, hors du bord, à chanter une de ces chansons composées pour eux seuls, par ceux de leur race qui n'étaient plus - et je le dis en toute franchise - faites pour s'envoler seulement du pont ou de la mâture d'un navire.

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La « chanson à hisser » était chantée quand l'effort à fournir était trop considérable pour être continu, ainsi quand il s'agissait de border une basse voile, mais surtout pour hisser un hunier.

Comme, dans ces manœuvres, la force nécessaire pour obtenir un résultat était plus ou moins grande, suivant que le navire était incliné sur un bord ou sur l'autre, la chanson avait le rythme du roulis.

Pour attirer l'attention de ses camarades, pour rassembler les voix, le « chanteur » lançait une sorte d'appel prolongé, très spécial, qui - constatation assez émouvante - était, de tradition, commun à tous les navires de tous pavillons.

Puis il chantait seul, un ou deux vers, pendant que le navire roulait sur le bord défavorable ; et les hommes, rangés sur le cordage, lui répondaient en chœur, halant alors en cadence, et de tous leurs muscles, tandis que le bateau, lentement, se relevait et retombait sur l'autre bord.

La « chanson à hisser » ne retentissait guère sur le pont qu'aux heures de lutte avec la mer. Son accompagnement formidable était fait des hurlements du vent dans les agrès, des mugissements des lames crêtées d'écume livide, des gémissements du navire souffrant tous les tourments, des imprécations des chefs, parfois de la plainte de l'homme blessé.

Aussi, bien que, le plus souvent, le texte n'ait rien de triste ou de mélancolique - contraste singulier qui ne s'explique pas - les mélodies de ces chansons, à deux ou trois exceptions près, sont-elles profondément poignantes et leurs accents douloureux expriment vraiment, dans leur puissante simplicité, la peine surhumaine du matelot dans l'ouragan déchaîné.

Ce sont les plus caractéristiques, les plus expressives, les plus belles certainement des Chansons de Bord ; et je ne pense pas qu'un seul d'entre les long-courriers qui ne naviguent plus, puisse fredonner ou entendre quelques notes d'un de ces chants, sans voir brusquement surgir de son passé, une de ces heures prodigieuses - une de ces heures qu'aucun homme de mer ne vivra plus jamais, et que je vais maintenant tenter d'évoquer pour les lecteurs de Musica » terriens, ou... marins d'aujourd'hui.

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Coup de temps. Durant des jours et des jours il a venté « la peau du diable ».

C'est la nuit. Il fait froid ; la pluie qui tombe sans relâche glace les mains et les visages. Les hautes et longues lames du Cap assaillent sans répit le navire, heurtant sa coque en un bruit de tonnerre et, déferlant par-dessus les pavois, noient le pont de bout en bout.

Mais si la mer est encore grosse, il vente moins dur. Les rafales dans les grains ne sont plus aussi fortes, il ne « piaule plus en furie » et le grand long-courrier, quoique vibrant toujours de la carlingue aux fusées de ses mâts, souffre moins.

Le Capitaine vient de monter sur la dunette ; il est tout à l'arrière, arc-bouté contre l'habitacle près de l'homme de barre, et les deux bordées, au changement de quart, ont été gardées sur le pont : on va hisser le grand hunier.

Sauf les deux gabiers de grand mât, les hommes qui sont allés là-haut larguer la voile, risquant cent fois d'être arrachés des marchepieds ou des enfléchures par les coups de tangage et les risées sournoises, sont redescendus, exténués.

Ils se rangent en abord avec leurs camarades sur le palan de drisse : deux avec le Maître d'équipage, sur la partie verticale du garant ; tous les autres sur la partie qui sort horizontalement de la solide poulie de retour fixée au pont.

Le maître crie « Paré ! » et le Second, que l'on devine cramponné au montant de l'échelle de dunette, commande de toute sa voix : « Hisse ! ».

Dans un « oh ! han ! » rauque qui se perd dans le tumulte du vent et de la mer, les matelots pèsent ou halent de tout leur poids, de toutes leurs forces, sur le filin raidi.

Mais la toile épaisse du grand hunier est alourdie par l'eau dont elle est imprégnée, elle bat déjà furieusement, ébranlant la mâture ; les cordages coincent dans les poulies.

Par deux fois déjà la grappe humaine, accrochée désespérément à la drisse, a été culbutée, ensevelie un instant sous la nappe écumeuse et grondante des paquets de mer.

« Ensemble ! Hardi les gars ! Hale dessus ! »

Les hommes sont dans l'eau jusqu'aux genoux, jusqu'à la ceinture ; le contact du chanvre goudronné sur leurs pauvres mains crevassées, saignantes, est une intolérable douleur ; gênés par leurs lourdes bottes, engoncés dans leurs cirés, ils souquent cependant aux fraternels encouragements ou aux brutales exhortations de leurs chefs.

Du plus jeune des novices au plus endurci des vieux gourganiers, tous sont harassés, meurtris : leurs muscles et leur courage sont sur le point de « consentir ».

Et c'est lentement, par à-coups, que la pesante vergue s'élève le long du mât. Il faut pourtant que la manœuvre s'exécute au plus vite, sinon c'est l'avarie, la voile défoncée, emportée par lambeaux...

L'instant est critique : le second sent que le moment est venu de recourir à l'ultime stimulant qui ressuscitera une fois encore les volontés et les forces défaillantes :

« Ne mollis pas !... Hâle dessus !... Allons ! Garçons, un coup de gueule pour le grand hunier !...

Alors, dans un nouvel élan, un des hommes pesant sur le palan près du Maître, saisit le filin aussi haut que ses mains peuvent atteindre et pousse un long cri qui, dans ces ténèbres où l'on se heurte sans se reconnaître, si épaisses qu'elles ne laissent même pas la consolation « de voir sa misère », monte plaintif, perçant les clameurs de la tempête, vers les gabiers perdus là-haut dans le gréement.

C'est une sorte d'appel lugubre, modulé comme une lamentation déchirante qui semble traduire la plus affreuse détresse, la plus poignante souffrance, et qui brusquement s'achève sur une dernière exclamation étrangement joyeuse.

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C'est le prélude de la chanson qui va rythmer l'effort puissant retrouvé, de la chanson de bord dont le refrain sera repris en chœur par tous les matelots, à la cadence du roulis.

Ils chantent... et c'est « Jean-François de Nantes » ou « le Pont de Morlaix ». C'est « Nous irons à Valparaiso », une autre peut-être ? Qu'importe ! Toutes sont belles, prodigieusement belles, quand elles sont lancées à pleine poitrine, à plein cœur, dans le fracas du coup de temps !

Au beau milieu d'un couplet, le maître avertit : « A bloc ! », « Amarrez ! » répond le second.

La manœuvre est terminée.

Armand Hayet
Capitaine au Long-Cours

Malgré l'assaut furieux des lames et les attaques de la bourrasque, malgré le froid et la fatigue, le grand hunier est maintenant haut, bien étarqué...

Allons ! Matelots... avouons-le sans honte... C'est grâce à la vieille « chanson à hisser »

Armand Hayet
Capitaine au Long-Cours

Illustrations originales du capitaine de corvette Luc Marie Bayle, peintre officiel de la Marine

Chansons de Bord (2)

Musica n° 17 - Août 1955

Si certaines des mélodies de nos chansons sont fort belles et très caractéristiques, je reconnais que quelques-unes d'entre elles peuvent ne pas offrir grand intérêt à un musicien. Il en est de même, d'ailleurs, des Chansons de bord anglaises - les « shanties » - qui, elles aussi, ont été sauvetées à la fin de la Voile, mais en plus grand nombre que chez nous, par deux ou trois capitaines, anciens cap-horniers.

Evidemment, les hommes de la mâture ignoraient tout de la composition, de la musique ; et, le plus souvent, ils se sont fabriqué des airs en pillant de-ci, de-là, au cours de leurs escales dans les ports de France ou de l'étranger, quelques bribes des refrains les plus fréquemment entendus avec plaisir, soit à terre, soit sur les navires battant un pavillon autre que le nôtre.

De nombreux passages de nos mélodies sont assurément d'origine terrienne, et, spécialement, mais pas exclusivement, bretonne.

Ainsi, un de mes vieux camarades, enfant du Dijonnais - les vocations maritimes nées loin des côtes ont toujours été plus nombreuses qu'on a tendance à le croire - m'a naguère démontré, à pleine voix, que les deux premiers vers des couplets de notre chanson à virer « la Carméline », datant vraisemblablement des alentours de 1840, étaient chantés par nos matelots exactement sur les premières mesures d'un très vieux Noël bourguignon que lui avait appris sa grand-mère ; il va de soi que la suite du couplet et le refrain n'avaient plus rien à voir avec le Noël.

Cependant, d'embarquement en embarquement, et le temps aidant, les mélodies ainsi piratées aux terriens ou aux marins étrangers furent plus ou moins - plutôt plus que moins - amarinées, francisées, et mises à leur goût par nos matelots.

Bref, beaucoup de nos chants sont faits de nœuds, d'ajuts et d'épissures. Mais c'est là du très ancien, du très beau travail de matelotage. A tel point que, lorsque mon ouvrage « Chansons de Bord » parut, en 1927, ce fut comme une révélation ; et nos musiciens, musicologues et folkloristes décernèrent un brevet d'originalité, de caractère personnel, aux mélodies de nos complaintes de manœuvres et de nos refrains gaillards.

Effectivement, tout cela n'était pas sans valeur puisque - ce qui eût bien surpris et certainement fort irrité nos vieux gabiers traditionalistes, si jaloux de tout ce qui était « eux » - nous eûmes la surprise de voir utiliser aussitôt, par plusieurs de nos compositeurs, pas mal de nos motifs marins, tout comme sont utilisés, depuis des siècles, les plus beaux chants du folklore terrien.

Pour en revenir aux emprunts, je citerai notre célèbre chanson des baleiniers « Nous irons à Valparaiso », et « le Père Lancelot », qui, toutes deux, rappellent de près, de très près, plusieurs passages de « Blow the man down », la fameuse chanson des équipages de la « Black Ball Line » - compagnie anglaise de paquebots à voiles qui faisait principalement New York-l'Angleterre, aux environs de 1820.

Les Britanniques ont agi de même à l'égard de nos compositions long-courrière. En réalité, ils ont fait mieux encore. Ainsi, pour leur « Boney » (qui ridiculise Bonaparte), ils ont jugé de bonne prise, et pour sa totalité, l'air de notre très aimé « Jean-François de Nantes ». Toutefois, quelques mesures ont subi, de leur part, des modifications suffisantes pour donner, à notre complainte à hisser, un vague ton de cantique.

C'est Jean-Françoué de nantes,
Oué ! Oué ! Oué !
Gabier de la ringante,
Oh ! mes boués !
Jean-Françoué !...

Et les textes ? Qu'en dirai-je, en quelques lignes ?

D'abord, que si nos hommes ignoraient les antiques constatations si flatteuses pour eux : « Celui qui, le cœur triplement bardé d'airain, a osé le premier... » et : « Il existe trois catégories d'humains : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer... », ils aimaient - rieurs ou courroucés, suivant le degré de leur crédulité - rappeler entre eux cette définition classique sur tous nos voiliers long-courriers, et que les anciens, d'arrières-anciens, avaient, paraît-il, lue, dans « Le Grand Dictionnaire des Savants ! » :

« MATELOT - Homme à demi civilisé, vivant sur la mer, se nourrissant habituellement de tabac s'abreuvant de rhum, parlant une langue incompréhensible pour les autres hommes, et dont les comportements et les chants sont extrêmement grossiers... »

Cette définition qui, je l'espère, n'a jamais été imprimée dans un dictionnaire, même pas dans celui des Ignorants, bien qu'elle soit, vous pouvez m'en croire, entachée d'exagération, m'a toujours enchanté ; car, très ancienne, elle nous parle, déjà, des chants des matelots, et que, là..., elle est absolument véridique !

En effet, l'un des ornements de la plupart des chansons de Jean Matelot, vraiment pures si j'ose m'exprimer ainsi, était la rugosité, la verdeur poussée même assez loin, de leurs mâles expressions. N'oublions pas, toutefois, qu'elles n'étaient chantées qu'entre hommes au large ou en rade, loin des oreilles terriennes et chastes.

Il en est cependant qui, du premier au dernier vers, sont d'une étonnante correction, telles : « Pique la Baleine », « les Pêcheurs de Groix », « Le Grand Coureur », « Au trente et un du mois d'Août ».


Il arrive aussi que, sur la mélodie particulièrement aimée d'une chanson, se chante une autre version moins réaliste, presque pudique, qui n'a plus que quelques points communs avec le texte original. L'arôme goudronné de ses vers révèle pourtant, indiscutablement, qu'elle est originaire du gaillard d'avant. Mais alors, quelle explication donner à ce souci soudain de civilité dans le choix d'un nouveau thème, de nouvelles expressions ? A-t-elle eu pour auteur, cette version, un jeune matelot exagérément sentimental, réservé ? J'en doute ; et je pense plutôt que la présence à bord de la femme du Capitaine (autrement dit : « le Diable en lest... ») ou de passagères a mis le rude poète dans l'obligation de produite une œuvre suffisamment convenable et sage, permettant à ses camarades de lancer, à pleine voix, un air traditionnel et chéri de tous.

Et puis, si - personne de l'ignore - « parler à la façon matelote d'une femme honnête absente amenait sûrement un sacré maudit vent debout ou faisait fraîchir la brise jusqu'au coup de temps », ne risquait-on pas les même aventures désagréables en parlant ou en chantant, dans la même forme, en présence d'une de ces dames ? C'est probable ; et mieux valait donc, en cette circonstance, adoucir, autant que possible, la Muse marine.

Les emprunts faits dans les textes des chansons de bord étrangères sont, tous, d'origine anglaise. Sans être absolument négligeables, ils sont vraiment sans importance. Dans aucun cas ils ne dénaturent l'esprit bien français de l'œuvre, puisqu'ils se limitent à une exclamation, à quelques mots glissés dans la reprise en chœur de certaines chansons à hisser. Je dis bien : « à hisser ». On ne relève, en effet, aucun terme anglais dans nos chansons à virer ou du gaillard d'avant. Pourquoi ? Mystère et tradition...

« Away ! », « Haul away ! », « Good bye farewell ! », "Old fellow, away !" sont les seules expressions que nous ayons empruntées aux shanties, et que nous retrouvions dans trois de nos chants : "Sur le Pont de Morlaix", "Nous irons à Valparaiso », et « le Père Lancelot ».

Ce dernier fut, primitivement, « le Père Winslow », nom d'un célèbre capitaine baleinier américain, puritain militant, hélas ! et qui, vers la fin de la première moitié du XIX° siècle, créa un armement à la baleine au Havre, et réapprit aux marins français - qui l'avaient oublié - l'art magnifique et dangereux de la chasse aux grands cétacés. Or, jadis, nos Basques l'avaient appris à tous les marins du monde !

Quant au fameux « Hourra ! » des matelots de la voile (et, il faut le reconnaître, des galériens et des forçats des anciens bagnes de nos ports de guerre) qui scande beaucoup de nos refrains, il ne dérive certes pas du « Hurrah » anglais ; car, durant des siècles, et jusqu'à la disparition de nos voiliers, il n'était sauvagement poussé que pour rythmer l'effort des hommes agissant sur un cordage ou sur une barre de cabestan. En réalité, il correspond non pas au cri d'allégresse des Anglais : « Hurrah ! », mais à leur « together », (en français : « ensemble ! »)

En ce qui concerne les emprunts que les Anglais ont fait aux textes de nos chansons de bord, ils sont tout aussi insignifiants que ceux que nous avons pratiqués dans leurs shanties. Ils se limitent à l'utilisation de quelques mots d'origine française, tels que : brave, adieu, etc.

Mais ce qui est assez amusant et inattendu, c'est que les marins britanniques terminent les couplets de « Boney » (dont la mélodie, ainsi que je le rappelle plus haut, est celle de « Jean-François de Nantes »), par le même « Jean-Françoué », qui tombe si lugubrement à la fin de nos strophes. Car ce n'est pas Jean-François, mais bien Jean-Françoué, rimant avec « mes boués » que nous aurions dû toujours prononcer, ainsi que prononçaient nos anciens à la naissance de cette chanson :

C'est Jean-Françoué de Nantes,
Oué ! Oué ! Oué !
Gabier de la ringante,
Oh ! mes boués !
Jean-Françoué !...

La chanson à virer ou « du cabestan » était entonnée par les hommes qui viraient au cabestan, cette vénérable machine à l'aide de laquelle s'exécutaient sur les voiliers les travaux exigeant les plus gros efforts et que les matelots avaient affectueusement baptisée : « l'homme fort ».

C'est au cabestan que l'on virait jadis les câbles et les chaines des ancres ; c'est en virant de la même façon que, sur nombre de nos bateaux, on actionnait le guindeau, autre puissant appareil servant aux manœuvres des chaînes.

C'est au cabestan que l'on virait l'amarre, l'aussière sur laquelle on se déhalait dans les bassins des ports, que l'on embarquait les lourdes pièces de mâture et tout le matériel pesant. C'était avec son secours que les baleiniers du siècle passé raidissaient les palans quand ils dépeçaient, quand « ils viraient » la baleine amarrée le long du bord.

Il fut un temps (qui prit fin - théoriquement - pour la marine de l'Etat, lors de sa réorganisation sous le Premier Empire), où le cabestan conférait aux hommes le privilège très spécial, auquel ils attribuaient le plus grand prix : « le franc-parler du cabestan » ou « charivari » ;

Entre deux chansons, quand la résistance à virer devenait trop grande, au cri de « Charivari » poussé par un des marins, les autres répondaient : « Pour qui ? ».

Le premier - naturellement une forte tête, un habitué des repas de retranchement, (repas sans quart de vin), des rations de « jus de garcette » (coups de corde), et des pieds aux fers à fond de cale, lançait alors le nom d'un membre de l'équipage, de préférence celui d'un Officier ou même celui du Commandant, en le faisant suivre des épithètes, des qualificatifs les plus grossiers, dont le dernier, se terminant obligatoirement en i, était répété en chœur, et suivi des rires, des acclamations, des « charivari » tonitruants de tous les matelots qui, dans leur joie, redoublaient d'efforts dans la manœuvre.

Cette fameuse « liberté du cabestan », qui persista jusqu'à la fin du règne de Louis XVIII sur quelques bâtiments sans grande discipline de la Marine de guerre, a survécu dans la marine du Commerce jusqu'aux environs de 1850. Tous nos matelots, jeunes et vieux, en parlaient encore de mon temps ; et les anciens proclamaient que sa suppression avait été une des plus graves, des plus offensantes atteintes portées à leur dignité et à leurs droits les plus sacrés ! « et qu'est-ce que ça prouve, Lieut'nant ? - me disait mon vieux gabier Labarc'h. - Eh bien ! que le Roi, il aimait mieux les marins que la République elle les aime ; Dame oui ! »

Puis, à leur tour, les chansons comme le « Charivari » ne furent plus tolérées dans la flotte de guerre ; et c'était au son des fifres des mousses, et des tambours que, sur les derniers vaisseaux à voiles, l'équipage virait au cabestan - cet accompagnement musical ayant été estimé, avec raison, je le reconnais, plus militaire que les chants pleins d'originalité et de fantaisie, mais un peu libres, de Jean Matelot. Mais, dans la Marine de commerce, profondément traditionaliste, les chansons à virer survécurent au « Charivari » jusqu'à la disparition du dernier long-courrier, à la fin de la guerre 1914-1918.

D'une façon générale, pendant la plus grande partie de l'opération, les manœuvres au cabestan n'exigent pas une grande dépense musculaire ; et les marins, appuyant sur les longues et lourdes barres horizontales qui le font mouvoir, tournent avec lui à une allure plutôt accélérée, souvent même en courant.

Aussi les chansons à virer ont-elles une cadence de marche et leurs airs - à l'inverse de ceux des Chansons à hisser - sont-ils tout particulièrement entraînants, convenant parfaitement aux paroles dont le plus souvent, le degré de robuste et plaisante verdeur surclasse parfois magnifiquement celle des chansons à hisser.

Mais n'était-ce pas dans une des embellies de la terrible existence de l'homme de la Voile que retentissait la chanson à virer ? N'était-ce pas dans l'allégresse, le visage éclairé par la joie - et non pas crispé par l'effort surhumain qu'imposait l'action sur la drisse de hunier, aux accents douloureux de la complainte à hisser - que nos matelots viraient au cabestan ? N'était-ce pas, surtout, au moment de l'appareillage, que la brise complice transportait jusqu'aux autres navires, mouillés sur la rade, les paroles impudiques de la glorieuse chanson ?...

Chacun à son poste pour l'appareillage !...

Déjà les voiles sont larguées et, comme s'éveillant d'un long sommeil, doucement battent au vent sur leurs cargues.

A l'appel impatient du maître : « Allons là-haut ! descend le monde !... » les gabiers quittent les vergues. Ils se hâtent dans les enfléchures, mais les derniers n'ont pas encore sauté du plat-bord sur le pont que déjà le second commande :

- « Tout le monde au guindeau ! »

Aussitôt les matelots se rassemblent sur le gaillard d'avant et se rangent par deux, par trois, sur les lourdes et longues barres de chêne dont une des extrémités est engagée dans les amolettes du cabestan.

Sauf le capitaine resté sur la dunette avec le pilote, tout l'équipage est là pour lever l'ancre. Tout l'équipage, même la « bigaille » - les pilotins et les mousses - et jusqu'à l'important maître-coq qui, - c'est de tradition - a attendu pour abandonner ses fourneaux d'être personnellement sommé de se joindre à « tout le monde ».

C'est le matin, un matin radieux des Antilles. La brise de terre dévalant des hauts mornes martiniquais répand sur la baie, avec la dernière fraîcheur de la nuit, les violentes senteurs des champs de cannes coupées. Elle agite à peine d'un léger clapotis l'eau transparente et bleue de la rade, où se mirent les voiliers au mouillage. Ils ont tous hissé leurs couleurs en l'honneur de celui qui va prendre le large.

- « Paré à virer !... »

- « Vire !... »

Les hommes appuient sur les barres saisies à pleines mains et marchent, faisant tourner le cabestan, qui sous le gaillard entraîne dans sa rotation le guindeau sur lequel, avec un bruit assourdissant de ferraille, s'enroule la chaîne de l'ancre.

Pas d'effort à donner pour le moment : la chaîne n'est pas tendue et sans résistance elle monte à l'écubier.

- « Vire garçons !... Vire le mou : à courir ! »

Leurs pieds nus claquant sec sur les bordés du pont, les matelots accélèrent leur ronde. Point n'est besoin de les encourager davantage : c'est aujourd'hui douce manœuvre !

Oubliées les souffrances, les quarts d'angoisse des traversées passées !... Nul ne songe aux privations, aux coups de chien de celle qui va commencer !

Bientôt pourtant, dès les Bermudes approchées, à la Gueule d'Enfer, la lutte sans répit va s'engager entre la mer et le navire. Qu'importe ! les cœur sont à la joie, l'heure est claire, la vie est belle et bonne quand on appareille pour la dernière bordée, celle qui aboutit aux douceurs du foyer ou aux folles bamboches chez l'hôtesse !

- « Vire, matelot ! - Vire au guindeau pour le retour !... »

Les plaisanteries salées, les allusions joyeuses s'entrecroisent et voici qu'un des hommes entonne les premières paroles d'une chanson à virer. Tout l'équipage répond à cette invite, et c'est un chœur formidable qui cadence gaiement la marche puissante autour du cabestan. Le fausset des novices se mêle aux âpres accents des matelots ; le maître, cédant à la magie de la chanson gaillarde, prend place sur une barre et, déridant pour une fois son dur visage éternellement courroucé, chante aussi l'indécent refrain, de sa rude voix faite pour les réprimandes et les menaces.

Si elle n'est pas pénible, la manœuvre est longue et déjà la chanson est terminée. Un mousse, dans son exaltation perdant la notion de l'incommensurable distance qui le sépare des « hommes », ose crier : « Chantons la Boiteuse !... on boitera en virant !... On rira... »

Un tollé général accueille cette inconcevable hardiesse ; une bordée d'injures s'abat sur cette impudente bigaille qui a l'audace d'émettre une opinion, de manifester un désir : « Fatras ! oh ! si on ne virait pas, quelle pavoine tu recevrais !... Jeanette ! Belle dame à chapeau ! Soldat du pape ! Failli chien de mousse qui veut commander !...»

Miracle de l'appareillage ! Bien que vociférées, ces insultes ne traduisent qu'une indignation simulée, car les matelots outragés dans leur dignité... exécutent l'ordre donné par le failli chien et chantent en clochant de la jambe : Quand la boiteuse va-t-au marché !

- « Hourra garçons !... vire !... vire !... »

De chanson en chanson arrive enfin l'instant où la chaîne raidie ne permet plus de virer régulièrement au rythme des couplets.

Plus de chant mais des exclamations énergiques, des cris sauvages appelant l'ensemble dans l'effort.

Maille par maille, par saccades, quelques tours sont encore gagnés et le navire est presque au-dessus de son ancre.

Le second, penché à l'extérieur, se redresse et face à l'arrière annonce :

- « A pic ! »

Le capitaine commande :

- « A hisser les volants ! »

L'équipage abandonne le cabestan. Les tribordais au grand mât, les bâbordais au mât de misaine s'alignent sur les palans de drisse, et, « mains sur mains » hissent les majestueux huniers.

- « A hisser le grand foc ! »

La gracieuse voile effilée se détache du bout-dehors de beaupré et monte le long de sa draille, saluée du cri traditionnel des départs, poussé par tous les matelots : « Hisse le grand foc !... Tout est payé ! »

De nouveau tous les hommes escaladent le gaillard d'avant et reprennent leur place sur les barres.

Tendant tous leurs muscles, un souffle rauque s'échappant de leurs mâchoires serrées, les marins excités par leurs chefs rassemblent leurs forces pour arracher du fond, par de terribles secousses, l'ancre profondément ensevelie dans la vase.

- « Hardi, garçons !... encore un coup ! »

Soudain la chaîne mollit : l'ancre est dérapée.

Dans un éclatant « hourra ! » la ronde endiablée reprend. Un dernier couplet de l'alerte chanson à virer retentit triomphalement, interrompu par un brusque :

- « Tiens bon virer ! » du Second qui, aussitôt, les bras dressés en l'air, annonce au Capitaine :

- « L'ancre est haute et claire ! »

Puis les ordres se succèdent, les matelots maintenant silencieux courent à leurs postes de manœuvre : les vergues sont brassées ; le navire abat lentement sous le vent qui gonfle les voiles bordées.

Tout en haut du mât de misaine, un pilotin largue le petit cacatois en fredonnant le cœur gros :

« Adié foulard !

« Adié madras,

« Adié pays de mon z'amour ! »


Le trois-mâts s'incline mollement sur sa hanche ; son sillage s'accentue peu à peu dans un moutonnement d'écume.

Le cap droit sur les passes, il prend son élan vers la nouvelle aventure...

Suivent paroles et musique de

La Carméline

harmonisée par Jacques Burel,

chanson à virer, une des quatre chansons que je n'ai pas embarquées sur mon radeau de sauvetage, lancé il y a... 27 ans, pour les raisons que j'ai données en d'autres pages.

Inutile de dire que « la Carméline » n'a jamais existé comme nom de bateau. Mais à l'époque où cette ronde du cabestan a été composée, plusieurs « Caroline », « Coralie », « Cornélie » battaient les mers ; et c'est certainement en l'honneur de l'une d'entre elles qu'elle a été mise sur chantier.

Mais personnellement, et j'en suis enchanté, çà l'usage l'héroïne est devenue « la Carméline ». Pourquoi ? Probablement pour la même raison qui a transformé dans la bouche de nos matelots de « Montezuma » en « Montez au mât » - le « Foedéris-Arca » de sanglante mémoire, en « Frédéric Arcas » - la « Melpomène » en « Belle Paumelle » - la « Harriett Mac Grégor », l'heureux petit clipper Tasmanien, en « Henriette Marie Cor », beaucoup plus breton...

Si notre « Carméline » ne se distingue pas par sa mélodie, elle a pour elle, à un ou deux mots près, une décence impressionnante, plutôt rare chez ses sœurs du cabestan. Et puis, elle est parée de toute la noblesse d'une origine matelote indiscutable. En outre, on peut affirmer que, depuis sa naissance sur l'Avant, elle a navigué, et cela jusque sur les derniers grands long-courriers, sans être jamais avariée par un apport d'allure plus ou moins littéraire, dû - je ne dirai pas à un terrier, ce qui est impossible - mais à un marin de l'Arrière, à un officier.

Enfin, voici l'explication des expressions un peu sibyllines que nous trouvons dans deux strophes de la « Carméline » :

Bosco : diminutif de « bossman », était le surnom (sans aucun sens péjoratif » donné au Maître d'équipage.

Cinq de fers signifie : cinq nuits aux fers en punition, c'est-à-dire couché à plat pont, une cheville passée dans une des boucles fixées à la barre de justice.

Cinq en bas est l'abréviation de : cinq jours de solde bas, c'est-à-dire sans solde.

Armand Hayet

Capitaine au long-cours


La Carméline

C'est bien la faut' au Cap'taine
Comme sur la Carméline
Que les hommes sont dans la peine
Toute une campagne de Chine
Qu'elle devient par ses façons
Une sacrée maudite sapine !
Qu'elle devient par ses façons
Un sacré maudit ponton ! 

I

Je pensais en m'embarquant
A bord de la Carmélin'
Faire un voyag' d'agrément
De Bordeaux jusqu'à la Chin'
Mais j'me suis baisé-z-à fond
La barque n'est qu'un' samine
Mais, j'me suis baisé-z-à fond
La barque n'est qu'un ponton

II

Le Cap'tain' n'est qu'un requin
Le Second n'est qu'un soldat
Le Lieut'nant un failli-chien
Le bosco qu'un renégat.
Ils s'promènent comme des (mor ?) ... pions
Sur l'arrière de la sapine !
Ils s'promènent comme des (mor ?) ... pions
Sur l'arrière du vieux ponton !

III

En arrivant à Hong-Kong
Nous descendons quinze à terre
Nous rencontrons le Second
Qui nous dit d'un air sévère
Vous avez sans permission
Abandonné la sapine !
Vous avez sans permission
Abandonné le ponton !

IV

Le Cap'taine dit : Je peux pas
M'empêcher de vous punire
Cinq de fers et cinq en bas
Pour vous apprendre à courire !
Mais le Consul de Canton
Vient dîner sur la sapine !
Mais le Consul de Canton
Vient dîner sur le ponton !

V

Il voit bien que le Cap'taine
Officiers z'et maître autant
Comme des forçats nous mènent
Que ç'en est bien... embêtant
Que tous nous déserterons
Ce bagne, cette sapine !
Que tous nous déserterons
Ce bagne, foutu ponton !

VI

Le Consul dit : mes garçons
Vous faites un triste voyage
J'f'rai lever vos punitions
Si vous voulez être sages.
Oui ! Consul, nous promettons
De ramener la sapine !
Oui ! Consul, nous promettons
De ramener le ponton !

VII

C'est bien la faut'au Cap'taine
Comme sur la Carméline
Que les hommes sont dans la peine
Toute une campagne de Chine
Qu'elle devient par ses façons
Une sacrée maudite sapine !
Qu'elle devient par ses façons
Un sacré maudit ponton !

Armand Hayet

Capitaine au Long-Cours

Illustrations originales du capitaine de corvette Luc Marie Bayle, peintre officiel de la Marine

Chansons de Bord (3)

Musica n° 18 - Septembre 1955

Dans mon article précédent j'ai parlé de l'adoption, par nos matelots, de quelques expressions anglaises qu'ils prononçaient avec une correction suffisante pour être compris... même par un Anglais. Toutefois, et c'est un des côtés amusants de cette adoption, il arrive que ces emprunts ont été francisés, et parfois à un point qui fait... mon admiration. Je ne citerai que quelques exemples.

Ainsi le « mes boués », que nous retrouvons dans plusieurs de nos chants, n'est autres chose que le « my boys » britannique - prononcé à la bretonne.

Quand le chanteur, avant d'entonner le premier couplet d'une Chanson à hisser, pousse le long cri déchirant traditionnel, il le termine par un « Oh ! Célimène ! », lancé à pleins poumons, et sur une intonation étrangement joyeuse. Pendant quelques temps, au début de mes navigations, je me suis demandé - tout comme aurait pu le faire un terrien - ce que venait faire Célimène dans cet appel à la force des matelots, parés à la manœuvre. Puis, un jour, j'ai entendu des marins anglais qui, lançant ce même appel poignant, le terminaient non pas par « Oh ! Célimène ! », mais par « Oh ! Cheer'ly men ! » - et j'ai compris. Bien plus tard, j'ai lu dans un ouvrage maritime, publié en 1820, que « depuis longtemps, nos matelots s'excitaient à la manœuvre en criant : «Oh ! Célimène !». Ne trouvez-vous pas charmante cette métamorphose, perpétuant involontairement, sur nos voiliers, Célimène - la vraie - si totalement inconnue de nos équipages ?

Mais il y a mieux ; et je crois bien que si ces lignes tombent sous les yeux d'un de mes vieux camarades, elles le feront sourire d'attendrissement. Parfois, nos matelots chantant «Nous irons à Valparaiso» substituaient à notre «Oula ! tchalez» classique, un «Galimeindiame» mystérieux. Oh ! ce Galimeindiame ! Dès que je l'entendis, à mon premier voyage de pilotin, en 1898, il m'obséda. J'ai voulu savoir : «mais c'est de l'anglais !», me répondaient, plutôt méprisants, les vieux gourganiers que j'interrogeais timidement. Eh oui ! C'était bien de l'anglais ; et j'étais impardonnable de n'avoir pas reconnu, dans ce «Galimeindiame», le «Give me some time» du refrain de la shanty : «Blow the man down».

Quant à notre «Oula ! tchalez», il dérive de «Oula ! halez !» - qui sonnait moins bien.

A noter que «Ouli, oula» était l'exclamation typique des très vieux chants des haleurs qui, naguère, halaient, déplaçaient les navires le long des quais, en chantant, par exemple :

Mon père est marchand de noix
Un sou la douzaine
Mon père est marchand de noix
Un sou la douzaine
La ouli ! La oula !
Mon père est marchand de noix
La ouli ! La oula !
Hal' toujours et ça viendra !

Ces paroles se répétaient tristement, inlassablement, durant tout le déhalage avec, pour seule variante, le prix de la douzaine de noix qui augmentait d'un sou à chaque strophe. Bien que ce chant n'ait jamais été un des nos chants de bord, je le reproduis, car, parfois, songeant au port de France de départ ou de retour, les long-courriers l'entonnaient en virant au cabestan. Mais pour quelques minutes à peine : jusqu'à ...trois ou quatre sous au maximum.

Assez fréquemment, nos matelots remplaçaient le nom du navire donné dans une chanson par celui du bateau sur lequel ils étaient embarqués - ou le nom du héros par celui d'un camarade ou d'un officier connu d'eux, aimé ou détesté. Il en était de même pour la dame retournée au néant depuis plusieurs siècles sans doute, telle la « Margot », en l'honneur de qui la chanson avait été composée. Son nom cédait la place à celui bien connu et réputé de quelque accueillante servante d'hôtesse, en activité de service, si je puis m'exprimer ainsi.

Quelques vers étaient aussi transformés. Néanmoins, ces modifications étaient de courte durée : habituellement, le temps du voyage.

Il en est cependant, très peu en réalité, qui persistaient plus longtemps. Ainsi dans « Adieu cher Camarade » qui, de tout temps, jouit d'une grande vogue sur le gaillard d'avant, les marins - sans toutefois oublier le texte initial - aimaient insérer deux vers auxquels certains d'entre eux tenaient beaucoup :

« ...On nous fait travailler

Pire que des bêtes fauves qui sont dans nos forêts »

à la place de :

« Comme les bêtes de somme qui sont chez nos fermiers »

On voit bien l'intention et à qui s'adresse ce « bêtes fauves ». Mais on voit aussi que c'est parfaitement ridicule.

Puis, le deuxième :

« Les forçats de Cayenne sont plus heureux que nous »

Dans cette chanson, il est question de reins astiqués à coups de garcette. Or, les châtiments corporels (coups de corde - garcette - peine de la bouline, et peine de la cale) ont été supprimés au début de 1848 ; tandis que la transportation des forçats n'a été décidée qu'en 1852, et, effectivement réalisée seulement vers 1860.

Quand le poète, dans cette fort belle complainte du gaillard d'avant, s'apitoyait sur la cruauté de son sort, il n'y avait donc pas de forçats en Nouvelle-Calédonie, à plus forte raison à Cayenne. Et d'autant moins que les quartiers-maîtres avaient encore la garcette à la main, non pas pour exécuter une sentence du Tribunal martial, sanctionnant une très grave faute, mais simplement pour encourager les hommes à la manœuvre. Ce qui fait remonter l'apparition de « Adieu, cher camarade » au plus tard à la fin du XVIII° siècle. Les vers de remplacement constituent donc un apport relativement récent - et combien illogique ! - au texte de la vieille Chanson du temps déjà lointain que les matelots étaient menés un peu rudement.

D'autre part, dans quelques chants, des phrases détonnent singulièrement par leur forme plutôt littéraire. Il se peut qu'un officier, ou même un simple pilotin, ait un jour modifié, ou, plutôt, improvisé quelques paroles, sans doute afin de remédier à un défaut de mémoire des chanteurs. Il est évident que, dans « la Margot », par exemple :

C'est mes mains qui s'ront
De belle façon
Un collier pour sa gorge !

Le dernier vers n'est pas de la même veine que le reste de la... poésie.

Et dans « Sur le Pont de Morlaix », je suis convaincu qu'à l'origine le matelot disait :

« Bien poliment je l'ai saluée »

Et non pas « bien humblement », comme nous le chantions.

Le bouleversement apporté par la Révolution dans toutes les traditions n'a pas épargné celles de la marine. Et Dieu sait pourtant si elles étaient solidement amarrées au cœur des matelots et des officiers !

Durant cette période, les chansons de mer, principalement celles du gaillard d'avant, ont été en partie délaissées et remplacées par les chants patriotiques et révolutionnaires ; puis, un peu plus tard, l'engouement général gagnant même les navires, par les refrains de Béranger.  Chose invraisemblable, « le Cinq Mai », « Le roi d'Yvetot » - beaucoup d'autres encore - furent accueillis à bord, et, sans nul doute, gravement estropiés par les interprètes, promenés sur tous les océans du globe ! Oui ! dans cette folie momentanée, nos marins groupés sur l'avant allèrent, en véritables renégats, jusqu'à chanter : « Le Vieux sergent » ! - cette romance terrienne composée à la gloire d'un soldat ! d'un bigorneau ! d'un de ces « culs-blancs » du temps du roi, séculairement méprisés et moqués par toute la gent marine, y compris les mousses de dix ans !

Ce reniement ne pouvait être éternel, ni même de longue durée. Les chanteurs du gaillard d'avant se ressaisirent peu à peu ; et, soit que certaines paroles de leurs vieilles chansons aient définitivement sombré dans l'oubli, soit qu'elles ne convinssent plus aux circonstances et au nouvel état d'esprit des hommes, les poètes des équipages utilisant le plus souvent les mélodies des temps disparus ont, sur quelques-uns des airs anciens, chanté des mots nouveaux, mais toujours des mots de leur langue. Des mots de ce langage des gens de mer qui est un des plus précieux vestiges de notre cher passé, de ce langage où tout est richesse, image, hardiesse, précision, qu'aucun mot de l'odieux argot terrien n'a jamais souillé, et, constatation émouvante, dont une foule d'expressions s'appliquent indifféremment à l'homme ou au navire, assimilant ainsi ce dernier à un être vivant.

C'est sur les thèmes toujours chéris que la Muse salée vibra « de retour », après la regrettable défaillance : le vin, l'amour, l'amour... à la matelote et ses conséquences, les combats, les joies clairsemées, et les peines innombrables de l'impitoyable et noble métier.

Mais hélas ! C'est durant cette période tourmentée de quelques vingt-cinq ou trente années que sombrèrent à jamais la plupart de nos antiques chansons, telles, entre autres, celle composées par ses équipages, en son honneur ou pour le critiquer, dont parle Duguay-Trouin dans ses mémoires.

Et depuis, si l'inspiration de Jean-Matelot n'a pas toujours dérivé dans le calme plat, elle n'a plus retrouvé, il faut bien l'avouer, les brises puissantes et vivifiantes de jadis.

Au sujet de l'engouement provisoire, il arrivait, mais très rarement, qu'une romance terrienne fût embarquée sur un long-courrier par un matelot éclectique et ami du nouveau, et qu'elle y gagnât le cœur de l'équipage. Elle pouvait alors passer d'un bateau à l'autre, et, durant plus ou moins de temps, faisait partie du répertoire du gaillard d'avant - bien qu'aussi différente d'une chanson de bord qu'une poule d'un cachalot.

Je crois que la palme revient, pour la durée de l'adoption - vraisemblablement plus de dix années, et cela malgré sa boursouflure romantique, ses termes poétiques totalement ignorés des batteurs de houle, et qui, en toute autre circonstance, auraient provoqué leur hilarité - à ce fameux :

« O, vieux Neptune, Roi des Flots »,

Qui se terminait par un religieux :

« Protège nos Vaisseaux ! ».

Repris en chœur.

Neptune ? Flots ? Vaisseaux ? Déjà, dans deux vers, trois mots aussi inusités à bord que vague, corde, ou escalier ! Ça ne fait rien, ce Vieux Neptune qui, je peux l'affirmer, naviguait vers 1875, n'a été débarqué définitivement qu'aux alentours de 1885.

J'ai aussi entendu dire, par de vieux pères La Bouline, qu'à la même époque on a chanté assez longtemps, sur quelques bateaux, une autre chanson de terre : « Le loup de mer » :


Hardi ! La nuit est sombre,
C'est un vrai temps d'enfer !
et Satan rit dans l'ombre
A son vieux loup de mer !

Enfin, il ne faut pas oublier que « La Paimpolaise », de Botrel, si chantée à terre, nous était assez fréquemment offerte par nos choristes, malgré - entre autres faiblesses - sa morue pêchée au harpon, qui, pourtant, les faisait s'esclaffer. Mais je pense que c'était la mélodie spécifiquement bretonne, et relevant du biniou, qui les charmait.

Au sujet d'erreurs techniques - tel ce harpon malencontreux - je dois faire remarquer que nos hommes, si pointilleux sur ce point, en toléraient une énorme, invraisemblable, dans une de leurs propres chansons, et, qui plus est, dans ce magnifique « 31 du mois d'août » (lequel, soit dit en passant, n'était pas la chanson des marins de Surcouf, mais, plus exactement, leur chanson préférée, car elle doit être bien antérieure à la Course du Premier empire). On y chante en effet que l'on vire « lof pour lof » pour joindre un ennemi qui est « sous le vent » ! Ce qui est proprement grotesque, inopérant, complètement à l'opposé de la manœuvre à faire, vous pouvez me croire sur parole. Je ne sais ni quand ni comment cette absurdité a pu se glisser dans ce chant marin, et surtout pour quelle raison nos matelots (qui la regrettaient amèrement) la maintenaient. Encore un mystère ! Comme c'est toujours ainsi, avec cette tare, que nous la chantions, c'est ainsi que, par respect de la vérité, je l'ai imprimée, sans oser remplacer ce désastreux « vire lof pour lof ! » par le « Laisse porter ! », qui s'imposait.

Cependant, si Jean-Matelot du long cours accueillit, de-ci, de-là, pour une ou quelques campagnes, une chanson terrienne écrite non pas pour lui personnellement, mais au contraire pour eux qui n'embarquaient pas, il n'accepta, en aucun moment, de chanter une de ces chansons dites « de marins ou de matelots », composées spécialement à son intention par des auteurs terriens ou même marins, fussent-elles chargées à couler bas de bonne volonté, d'admiration et d'affection.

Et jamais G. de la Landelle, officier de la marine de l'Etat vers 1860, qui voulut tenter d'édulcorer nos chants du large - ni René Ponsard, capitaine au long cours, qui publia, en 1875, de très vivantes chansons agréablement salées, serrant de très près le gabarit matelot - (mais qui, lui, ne se faisait pas d'illusions quant au succès qu'elles auraient auprès des équipages) - ni, enfin, Yann Nibor, ancien matelot fourrier, hier encore (c'est-à-dire autour de 1895) barde quasiment officiel de la Flotte militaire... jamais, dis-je, aucun de ces chansonniers marins n'a dû entendre un de ses couplets chanté sur le pont d'un navire. Si ce n'est sur celui d'un bâtiment de guerre, et par ordre supérieur, en service commandé. Tout comme de nos jours on y chante, en chorale dirigée, les paroles adaptées, il y a quelque quinze années à des mélodies de chansons de bord, rigoureusement authentiques, mais... anglaises !

Que restait-il à bord de nos derniers Antillais, Indiens ou Cap-Horniers, de toutes les œuvres inévitablement empreintes de littérature terrienne ou maritime, embarquées passagèrement ou même pour plusieurs années, et qui, pourtant, furent calligraphiées, imprimées, « écrites en musique » ? Rien, réellement rien... Alors que survivaient, toujours jeunes et triomphantes, nos chansons ancestrales et anonymes. Mais celles-là, façonnées à l'herminette et au couteau de gabier, au rythme de la houle, au murmure de la brise sage ou aux clameurs de la rafale, ne pouvaient qu'être gravées à jamais dans la mémoire et le cœur des matelots de la Voile.

Voici leurs titres. Elles sont dix-huit sauvetées - et les seules, absolument les seules ayant droit de naviguer sous le pavillon des Chansons de bord françaises :

Chansons à hisser : Nous irons à Valparaiso, Jean-François de Nantes, Le Père Lancelot, Sur le pont de Morlaix, Y'a z'un p'tit Bois.

Chansons à virer : La Margot, Le Grand Coureur, Quand la Boîteuse, Passant par Paris, La Carméline, le Curé de Lendevan.

Chansons à ramer : Pique la Baleine, Les Pêcheurs de Groix.

Chansons du gaillard d'avant : La Danaé, Au 31 du mois d'Août, Adieu cher Camarade, Le beau Bâtiment, La Journée du matelot.

Et la musique instrumentale long-courrière ? Pitoyable ! Il me faut bien l'avouer, puisque, dans ces lignes, je m'astreins à la plus scrupuleuse franchise, même quand cela m'est pénible.

Bien sûr, rares étaient les postes d'équipage qui n'avaient pas, au moins, un accordéon ; mais, hélas ! aux mains de quels instrumentistes, dont le répertoire ne s'étendait pas au-delà des mélodies classiques des chansons de bord, de trois ou quatre chansonnettes de terre, d'une ou deux polkas, et d'autant de ridées bretonnes. Nous étions loin des voiliers allemands, encore plus des italiens, dont les joueurs d'accordéon, de guitare et de mandole, dans la fraîcheur de la brise de terre renaissante, parfois nous ravissaient dès les premières heures de la calme nuit tropicale des grandes rades du sud, ou des douces baies des Antilles.

Quant aux chants récréatifs, mieux vaudrait n'en pas parler, car, là encore, nos équipages ne brillaient guère. Si les refrains joyeux de la ronde du cabestan, lancés à pleine voix, à pleine joie, étaient acceptables, si la mélopée de la nage dans la chaloupe rentrant de la corvée à terre et surtout la complainte de la chanson à hisser unissaient les chanteurs dans un ensemble qui n'était pas sans beauté, les chœurs au repos, par contre, ne pouvaient qu'être qualifiés de lamentables, et, le plus souvent, écorchaient les oreilles de l'état-major. Lequel, d'ailleurs, eût été bien incapable de faire mieux...

Pas plus que la grande majorité de leurs compatriotes, nos hommes ne possédaient le sens inné de la musique ou du chant. Aussi, quand ils se groupaient pour se distraire en chantant, comme ils n'avaient jamais eu de professeur d'éducation musicale, l'accord était vraiment loin d'être parfait. On criait plus qu'on ne chantait. C'était surtout à qui surpasserait les camarades par la seule puissance de son ... timbre !

Cependant, nos matelots écoutaient avec grand plaisir les chœurs disciplinés des Anglais et des Allemands, et les solistes des Italiens, tout comme ils appréciaient, à leur bord, la belle voix d'un compagnon qu'ils mettaient fréquemment à contribution.

Quoi qu'il en soit, le capitaine, s'il n'était pas charmé par les ensembles vocaux ou même les soli de son bord, désirait fort les entendre, et, si possible, tout au long de la campagne.

C'était en effet, un des signes infaillibles qui lui permettaient de diagnostiquer, chez son équipage, cet état d'excellente santé morale, de bonne humeur, conditions indispensables de toute traversée « sans histoire de monde ». Evidemment, quand le monde chante, il ne groume pas, il «n'en raconte pas». C'est qu'il est content et de son bateau, et de son capitaine.

Si donc le bon « chanteur de bord » - c'est-à-dire celui qui donnait la voix, le soliste pour la manœuvre - était infiniment précieux (puisque, disait la sagesse marine, il doublait les muscles de la bordée alignée sur le filin...), le chanteur récréatif avait, lui aussi, sa valeur qui, bien entendu, n'avait rien à voir avec l'art vocal. Et bien des capitaines, observant la tradition, allouaient, de temps en temps, la « double » en vin à ces deux auxiliaires de choix.

Les matelots de jadis, quand ils « nageaient » (quand ils ramaient, si vous préférez) dans une embarcation, chantaient, aussi, pour soutenir la nage, dès que les avirons commençaient à peser trop lourdement aux bras.

Un rythme extrêmement lent caractérise les complaintes de ce dernier groupe des chants de travail et de manœuvre. Très mélodieuses, elles sont empreintes d'une profonde mélancolie, et l'histoire développée dans la suite des couplets est toujours navrante. Elles n'étaient pourtant pas chantées dans des circonstances appelant une particulière désolation ; et je ne sais comment justifier la tristesse de leurs accents et de leurs paroles, si ce n'est en leur attribuant une certaine parenté avec les chants désespérés de la vogue des galères.

Leurs airs nostalgiques s'élevaient de la chaloupe encombrée de futailles qui, au fond de quelque crique ensoleillée, allait à l'aiguade faire la provision d'eau douce - des canots qui, lentement, sur une calme rade des Antilles, remorquaient jusqu'au vieux trois-mâts en bois les chalands chargés de pièces de tafia et de boucauts de sucre - des « pirogues » des audacieux baleiniers déhalant péniblement, vers leur navire en panne, la riche proie laissant après elle un sillage sanglant.

Les pêcheurs de nos côtes du Ponant, eux aussi, les chantaient parfois, mais rarement, car leurs préférences allaient aux airs de leur pays ; et, comme eux, les Terreneuvas, dans leurs doris, sur le Grand Banc de l'Ile embrumée, berçaient leur terrible fatigue par d'anciens refrains bretons ou normands, n'ayant aucun rapport avec la chanson de bord. Les derniers Terreneuvas de la voile, en réalité, ne chantaient que rarement. Leurs mélopées de travail étaient d'une extrême pauvreté musicale et de texte. Ils les psalmodiaient - c'est le mot - exclusivement pour pelleter le sel ou pour compter les «poignées» de morues embarquées ou débarquées à la main, en faisant la chaîne :

En voilà un,
Le joli un,
Le un s'en va,
Le deux qui vient... etc...

Et cela à longueur de journée, sur un ton d'une monotone, mais assez poignante lamentation. Du temps que, sur deux longues files parallèles, les voiliers morutiers, retour de Terre-Neuve, amarrés en couple sur les corps-morts au milieu de la majestueuse rivière, paraient encore de leurs fines mâtures la rade de Bordeaux, cette plainte chantée s'élevant de tous les navires emplissait l'air, et dominait les bruits du port de ses accents d'une tristesse infinie.

Jusqu'à l'apparition du moteur qui bouleversa toutes les techniques et les traditions jusque-là respectées, les derniers pêcheurs qui chantèrent en nageant furent ceux du bassin d'Arcachon. C'était, assurément, les plus endurants rameurs de nos côtes, car leurs embarcations, les longues et élégantes pinasses, dépourvues de quille n'étaient pas faites pour aller à la voile au plus près du vent ; et, à chaque marée de pêche, c'était durant des heures et des heures qu'il fallait haler sur les longs avirons. Bien souvent, j'ai entendu - j'étais jeune encore - ces chants de la lassitude se répondant d'une pinasse à l'autre, invisibles dans la brume ou la nuit sans lune.

Deux chansons à ramer seulement ont pu survivre jusqu'à nous. Toutes les autres ont été oubliées - c'était inévitable - car, depuis la mise en service des remorqueurs à hélice, des prises d'eau douce sur les quais et appontements, des bateaux citernes des « marchands d'eau », plus n'était besoin d'armer à l'aviron, pour des corvées pénibles, les embarcations du bord.

La complainte : « les Pêcheurs de Groix » est d'origine purement « pêche » ; mais les marins du long cours l'avaient faite leur. C'est ce qui s'est passé pour : « Shenandoah », la shanty anglaise qui, à l'origine, fut un chant des bateliers et des pêcheurs du Missouri.

Quant à « Pique la Baleine », c'est une chanson de nos anciens baleiniers. Sa mélodie, qui serre le cœur, son « Ouh ! La ! - Ouh ! La ! La ! La ! » douloureux, la marquent indiscutablement du temps de la chiourme enchaînée, comme d'ailleurs sa finale ironiquement joyeuse, succédant aux phrases plaintives du début.

Sous la dénomination générale de « Chansons du gaillard d'avant », sont groupées toutes les chansons qui n'ont pas été spécialement composées pour appuyer ou stimuler l'effort des matelots. Bien que le gabier en équilibre instable dans le gréement, le charpentier travaillant une pièce de bois, ou le novice goudronnant un filin la chantaient fréquemment, la Chanson du gaillard est essentiellement une chanson de repos.

Ces chansons sont très variées. Elles offrent cette particularité remarquable qu'elles se présentent - ainsi d'ailleurs que les deux chants à ramer survivants - avec un texte d'une parfaite bienséance. A une seule exception près, elles n'ont pas eu besoin d'être arrangées pour être offertes aux passagères, ou à la « dame du Grand-Mât » (la femme du capitaine).

Les airs en sont généralement allègres ; mais, une fois encore, il ne faut pas oublier que, sauf pour virer, nos marins modulaient leurs chants, quels qu'ils fussent, sur un ton plutôt mélancolique.

Certaines d'entre elles ont une cadence qui aurait permis de les faire servir à animer la ronde du cabestan ; mais la tradition semblait l'interdire. D'autres ont la mesure lente des complaintes ; mais aucune n'est bâtie sur le rythme de la chanson à hisser.

Aux latitudes des alizés, ce coin béni de la carte, durant le petit quart du soir, avant la descente dans le poste de la bordée de repos pour ses quatre heures de sommeil - en rade, l'épuisante journée de travail achevée - ou bien dans les parages de beau temps, le dimanche après-midi, les hommes se groupaient auprès du cabestan ou au pied du mât de misaine pour jouir ensemble, à leur façon, sagement, naïvement, de ces courts moments de répit dans la lutte quotidienne et l'accomplissement de leur tâche si rude...

« Alors, Satan, qui était noir comme coaltar, qu'avait capelé un chapeau haut-de-forme pour cacher ses cornes pointues, saute à bord en grinçant des dents comme chaîne à l'écubier, et, en criant plus fort que le tonnerre : Ah ! tu me braves ! sacré maudit matelot !... Ombre de mes moustaches !... Poussière de mes mains !... »

C'est un des beaux dimanches du tropique, sous un ciel clément où courent des nuages sans menaces, le trois-mâts, bâbord amure, toutes voiles hautes, file joliment ses dix nœuds. La mer, qui pourrait, de ses étreintes furieuses, le harceler sans pitié, aujourd'hui le gratifie, dans sa générosité, d'une indulgente caresse.

Les exploits du prince Matelot en lutte contre le diable, que déroule le fin conteur du bord en des termes immuables, captivent l'auditoire. Les marins, assis à plat pont, écoutent de toutes leurs oreilles, mais ne sont pas inactifs. Un jeune novice s'applique à mâter un bateau en bouteille. Plusieurs matelots travaillent à leurs fragiles petits modèles ; d'autres ravaudent leurs hardes, passent à l'huile de lin leur ciré des mauvais temps, ou graissent leurs lourdes bottes.

Enfin, vient le moment où Satan est définitivement vaincu par le Prince Matelot. Le conte du gaillard d'avant est terminé. Le conteur s'octroie une chique neuve, et la conversation devient générale et bruyante. Les qualités, les défauts d'un navire, la rapidité ou la longueur d'une traversée, le nom d'un capitaine, la science nautique ou la sévérité d'un autre sont matières à discussions infinies et puériles. La date d'un événement de mer (naufrage, abordage), imprudemment énoncée par l'un des discoureurs, est aussitôt contestée avec une véhémente ardeur. Des débats sans limite s'engagent sur le fait le plus insignifiant, le plus incontrôlable.

Mais c'est surtout de l'Hôtesse qu'il est question ; et les hommes ne tarissent pas de souvenirs, d'anecdotes, de projets, sur ce thème inépuisable. L'Hôtesse, c'est le nom donné par les marins à ces hôtels d'un genre bien spécial qui les abritent entre deux embarquements, et leur procurent, dans les formes, et suivant les traditions séculaires qu'ils aiment, tout ce qu'ils peuvent désirer, tout ce qui représente pour eux les joies de la terre.

« A l'Etoile du Nord », « Au retour du Cap Horn », « A la descente des gabiers » - lieux de délices, dont le matelot rêve sous tous les ciels, par tous les temps, déchaînés ou maniables ; pendant ces quarts d'effroi où tout n'est que chaos, ténèbres et frénésie, et durant les escales aux côtes hospitalières ; quand il veille au bossoir, transi sous les embruns, et même lorsqu'il dort dans les bras accueillants des wahinées amoureuses !

Paradis où le vrai long-courrier trouve en juste récompense de ses peines innombrables tous les plaisirs, tous les bonheurs réunis ; les saouleries magnifiques, les rixes sauvages avec les chenapans du port qu'il exècre, les baisers de ces filles « qui volent, qui mentent, qui font tuer... » - où toutes les extravagances grossières ou naïves sont permises, tant que n'est pas épuisée la pauvre solde reçue en dédommagement de longs mois d'abstinence et d'un labeur surhumain :

A terre huit jours de folie ! puis à bord
Souffrir un an... triste sort !...

L'évocation des jours de grande bordée anime la conversation. Une controverse passionnée sur les charmes de la grande Mélina de « la Croix du Sud » est entamée, et menace de s'envenimer, quand un des hommes disparaît un moment dans le poste d'équipage, et en ressort portant avec respect un accordéon.

« Ah ! bravo ! Voilà le biniou ! On va chanter... » s'exclament les matelots, qui oublient instantanément la grande Mélina - qu'au fond de leur cœur, ils méprisent, et qu'ils malmèneront à l'occasion, tout en se laissant dépouiller par elle.

« A toi ! Belle-Ile ; envoie-nous « Adieu cher camarade » ! »

Le musicien prélude et le chanteur entonne le premier couplet de la chanson célèbre. Ses camarades reprennent, comme une plainte, le dernier vers accusateur.

Aux accents de la vieille chanson revendicatrice, le navire - qui, lui aussi, sait, depuis sa première traversée, que tout cela n'est que « paroles de bouche, le cœur n'y touche » - semble s'élever plus légèrement à la lame et fendre l'eau plus rapidement de son étrave provocante.

On dirait que du clin foc à la brigantine, de la misaine au cacatois, toute la voilure s'offre avec une grâce nouvelle à la poussée sans violence de la brise qui doucement fraîchit.


Voici terminé mon « Rapport de Mer » sur nos chansons de bord. Sur nos chansons, dont la persistante survie terrienne m'étonne encore, car je ne pensais pas, en les sauvetant à l'intention de mes vieux compagnons de bourlingage, que leur naïve poésie, leur mâle gaieté ou leurs âpres accents pourraient toucher le cœur de ceux qui n'ont jamais tossé la grande lame d'Ouest. Mais, puisqu'il en est ainsi, et que peut-être vous les chanterez, je vous en conjure, ne les trahissez pas : elles ne l'ont été que trop, jusqu'ici ! Chantez-les donc aussi naturellement que possible, à l'unisson, sans fioritures, sans recherche de l'effet dramatique ou comique, sans tenter une interprétation personnelle.

Songez enfin que si, dans leur étrange aventure de ...terre, il vous faut leur imposer les accords délicats et savants d'un instrument de musique, elles n'ont jamais eu comme accompagnement, au temps de leur réelle existence, au cours de leur si longue et si émouvante vie marine, que les modulations berceuses des risées favorables, plus souvent encore les clameurs de la houle et de la brise en furie. Et aussi l'appel lointain - destiné aux seuls marins - des sirènes invisibles, mais toujours présentes...

FIN

Armand Hayet

Capitaine au Long-Cours

Illustrations originales du capitaine de corvette Luc Marie Bayle, peintre officiel de la Marine 

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