Par-dessus Bord

Sur le genre des noms de bateaux

Par dessus bord !

Introduction de Pierre Sizaire, Capitaine de Vaisseau

(tiré à part, sans date)

Qui, soucieux d'un parler correct, ose dire aujourd'hui "La France" pour désigner notre grand paquebot transatlantique, risque fort de se faire reprendre par ses interlocuteurs : "Comment... vous ne savez pas... tout le monde dit "Le" France" - et de se référer à la R.T.F. et aux journaux du soir, qu'on ne saurait cependant qualifier de maîtres en langue française.

Dans son article "Par-dessus bord !" paru en juillet 1963 dans la Revue Maritime, le capitaine au long-cours Armand Hayet fait justice de cette hérésie, en remontant à sa source. Ainsi poursuit-il la précieuse collaboration qu'il assura, dès 1936, à notre grande publication de synthèse navale.

Chantre de la Voile, il nous révéla, dès son premier ouvrage en 1927 (Chansons de bord) et jusqu'à son dernier paru (Us et coutumes à bord des long-courriers), l'épopée des Voiliers et de leurs Equipages ; et chacun de nous reste sensible à la vivacité de sa plume, à la rigueur de son vocabulaire, à la justesse des expressions maritimes qu'il emploie, et surtout à sa foi dans la Tradition.

S'il était nécessaire d'appuyer les arguments irréfutables du commandant Hayet, je pourrais certifier qu'aussi loin que je remonte dans mes souvenirs maritimes, je ne me rappelle pas avoir entendu un seul "navigant" employer le lamentable "le". Le matelot de l'Etat dit "la Jeanne d'Arc", "la Résolue" pour désigner son croiseur ou son porte-hélicoptère ; celui du Commerce appelle son paquebot "la Médie II" ou "la Ville d'Oran" ; quant au pêcheur, il met résolument son sac à bord de "la Marie-Jésus", fût-elle un chalutier.

Aussi suis-je heureux d'apporter le témoignage d'un ancien marin de guerre à l'ancien cap-hornier qui a relevé le défi jeté à la langue française, à la tradition maritime... et au bon sens.

Pierre SIZAIRE

Capitaine de vaisseau ®

Par-dessus bord

1963

Bien que plusieurs personnes, qualifiées certainement, aient affirmé qu'il était impossible de conclure quant à l'emploi de ce "Le" pénible que d'aucuns placent actuellement devant le nom féminin d'un navire, le vieux marin de plus de 80 ans que je suis - non qualifié évidemment - se permet une fois de plus de donner son avis, sur un sujet marin, et aussi brièvement que possible.

Croyez-moi, ce "Le" vraiment monstrueux doit être pourchassé impitoyablement et jeté par-dessus bord :

1° par respect de la Grammaire française qui a décidé, nous le savons tous, que l'article s'accorde toujours en genre et en nombre avec le mot qu'il détermine ;

2° par respect de la Logique : car, si vous adoptez "Le France" parce qu'il s'agit d'un bateau (bateau masculin) ou d'un type de bateau : paquebot, croiseur, noms également masculins, vous devrez dire par analogie : "Le Cours le Reine", "Le cercle le Concorde", "l'Avion le Caravelle", le Parfum le Rose", "la Villa la rêve", "le Fleuve le Garonne", etc. et vous devrez -toujours pour être logique - non seulement dire, écrire et imprimer : "Le France", mais aussi le peindre ou le fixer en lettres de cuivre - flamboyantes comme il se doit - sur la coque du bateau. Et ça, nul ne l'a jamais vu, nul ne le verra jamais ! Pourquoi ? Serait-ce plus ridicule sur l'acier que sur le papier ?...

Cependant, le marin de nos jours qui a choisi "le France" ou "Le Jeanne d'Arc" ne dira jamais, parlant pourtant de voiles - mot féminin - "la hunier", "la perroquet", "la diablotin", bien que disant "la marquise", "la brigantine", etc. Pourquoi ?... Mystère !.. ;

3° par respect de la Tradition : car depuis des siècles et des siècles, exactement depuis qu'un bateau, quel que soit son type, son gabarit, qu'il soit de guerre, de commerce ou de pêche, a reçu un nom... jamais, absolument jamais jusqu'aux alentours de 1910, un Français, marin ou terrien, soit en parlant, soit dans ses écrits : documents officiels ou pages de littérature, n'a utilisé cet indésirable article masculin devant le nom féminin d'un bâtiment de mer ou d'eau douce. Rien de plus facile à constater.

Toutefois, du temps lointain que je battais encore la lame d'Ouest au vent de la brigantine, certains d'entre nous, une minorité, disaient déjà indifféremment : j'embarque sur "la France" ou : j'embarque sur "France". Je précise que c'était surtout des marins de "vapeur" qui s'exprimaient ainsi.

4° par respect de l'Académie Française : car, en principe, arbitre suprême en la matière, elle a pris nettement position pour l'accord de l'article avec le genre du nom porté par le navire, dans sa réponse à l'Académie Argentine qui lui avait posé la question.

Il va sans dire que l'Académie de Marine, consultée en 1935, quelque temps avant l'Académie Française, nous avait fait savoir que le bonne route à tenir était : grammaire et tradition.

5° enfin, parce qu'il convient de ne pas tenir pour négligeables la circulaire de 1936 de M. Pietri, ministre de la Marine de guerre et celle de 1953 de M. Schmittlein, ministre de la Marine marchande (annulant celle d'un prédécesseur) qui, toutes deux, invitent services et marins... contaminés, à reprendre le bon cap de jadis et de toujours.

Puisque nous sommes ici entre gens de mer, je n'hésite pas à avouer que, si mon respect de la grammaire française est grand, même très grand, s'il en est de même en ce qui concerne la logique, les diverses académies et aussi pas mal de circulaires ministérielles..., celui que je réserve à notre tradition est vraiment d'une autre qualité et sans comparaison aucune avec les autres.

C'est vraiment, comme disaient nos braves gabiers, du

Choix sur choix,
Fin sur fin,
Premier brin... de respect.

D'ailleurs, les officiers de mon temps, du moins ceux de la Voile, n'ont jamais hésité à suivre assez souvent leurs hommes dans cette stricte observance de leur tradition, parfois au grand dam de la grammaire et du dictionnaire.

Car, si nous n'allions pas jusqu'à baptiser, comme eux, "Corbeau" l'île "Corvo" des Açores, si particulièrement agréable à relever à l'horizon en retour de campagne, nous disions par exemple tout naturellement un "remaillet" pour un "romaillet", "greyer" pour "gréer", "farguer bien" pour "farder bien" et surtout "fronton" pour "fronteau".

Et tous, sans exception, nous commandions - très grammaticalement - "à peser la cargue-bouline !" et très incorrectement, méprisant même nos manuels du manœuvrier, "à peser le cargue-point !", "à peser le cargue-fond !" cela en respect inébranlable de la coutume plusieurs fois séculaire, scrupuleusement observée par tous les hommes au sang salé et non pas, comme c'est le cas pour ce "Le" ridicule, pour suivre "une mode..., une mode extravagante", lancée il y a quelques dizaines d'années à peine et adoptée seulement par des terriers - qui, eux, ne savent pas ! - et hélas ! par quelques marins, qui... renient...

Malgré l'insistance de mon ami, le capitaine de vaisseau Sizaire, qui ne se lasse pas de courir avec moi bordée sur bordée dans le Passé merveilleux de la Voile, je m'en tiens, pour aujourd'hui, aux quelques exemples de fidélité ci-dessus, alors que je pourrais vous en offrir quantité d'autres, qu'il connaît déjà depuis longtemps, ainsi que tant de pages émouvantes de ce Passé si peu lointain et si oublié, qu'il aime, je crois, presque autant que ses chères constellations.

Et maintenant, savez-vous comment ce "Le" détestable (et qui, parfois, peut devenir indécent) a soudainement surgi dans notre langage et sur le papier ? Je pense que vous l'ignorez, ainsi que d'ailleurs la presque totalité, pour ne pas dire la totalité, de ceux qui le défendent ou en discutent.

Nous devons cette déplorable innovation, non pas au grammairien qualifié, au puriste faisant loi, mais tout simplement à un... typo !... à un brave typo d'un des grands quotidiens de l'époque qui, vers 1910, peut-être un peu plus tôt, a, une néfaste nuit ! composé "Le" au lieu de "La" Liberté ou "La" Justice (je n'ai pas le nom présent à la mémoire, si je l'ai avec les dates précises dans mes paperasses).

Cette malencontreuse coquille ne fut pas, hélas ! relevée par le correcteur et, contrairement aux habitudes... correctes de l'époque, aucune rectification, très probablement par honte !... ne parut ultérieurement.

Alors... le rédacteur maritime (?) d'un autre grand quotidien a pensé que ce "Le" non renié, était voulu ! et, en quête de nouveauté et pour ne pas rester en retrait, l'approuva avec enthousiasme.

Naturellement, d'autres l'imitèrent. En certaines périodes, toutes les occasions de papier sont bonnes à saisir.

Et voilà pourquoi des grammairiens, des académiciens - ces derniers malgré la sentence de leur Compagnie (qu'ils ignorent assurément) - sont, hélas ! partisans de ce charabia. Charabia qui, à mon sentiment, n'est devenu vraiment encombrant qu'à partir de 1925, époque laquelle il a commencé à être utilisé par des... marins, des dernières promotions, il est vrai...

Pour conclure, ne pensez-vous pas que les tenants de ce "Le" amèneraient immédiatement pavillon sans autres combats, si seulement ils en connaissaient la lamentable, je dirais même l'humiliante origine ?...

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