Quelques conférences

  • Défense des Capitaines
  • Les gens de mer
  • Suppression du titre
  • Officiers rouges, officiers bleus
  • Justice pour les négriers


Beaucoup de conférences données par Armand Hayet reprenaient différents chapitres de ses livres, comme pour les conférences sur les Chansons de bord données à Radio-Paris en 1937, ou la même donnée à l'occasion des 25 ans de l'Association des anciens de la Marine de l'Aube, ou encore Les Chansons des Iles (Radio-Paris 1937) les Escales aux Iles (Liège 1937). Je ne les reproduirai donc pas ici.

Mais je vous laisse savourer ses conférences inédites, et surtout le petit bijou que représente "la défense des négriers"... Vous apprécierez le second degré, et l'humour de l'époque...

Défense des Capitaines

CONFERENCE DEVANT LA PRESSE MARITIME

Le 7 mars 1936

Bien que par tempérament, éducation et par les connaissances des nécessités économiques et sociales, nous soyons des hommes toujours disposés à aller franchement de l'avant (pour employer un terme fort prisé chez nous) nous aimons cependant dans notre antique corporation de batteurs de houles, faire un retour sur le Passé préalablement à toute appréciation de la situation du moment, et à toute décision quant à la route à tenir dans l'avenir.

L'expérience nous a montré qu'il n'y a que profit à tirer de cette attitude faite d'une suffisante humilité, d'impartialité, du désir de savoir et aussi de reconnaissance envers l'œuvre de nos prédécesseurs, armateurs et marins des générations disparues.

Cette étude attentive de « ce qui n'est plus » a été reprise par nous maintes et maintes fois depuis que l'angoissante question du « devenir » s'est posée pour notre marine du Commerce, avec cette redoutable gravité qui parfois nous laisse bouleversés, nous couche comme sous une rafale mais cependant ne peut nous désemparer...

Messieurs de la Presse Maritime, vous n'ignorez rien de tout ce que nous avons pu constater et apprendre au cours de ces investigations rétrospectives. Pourtant, je vous demanderai de me laisser évoquer aussi brièvement que possible, avant d'en arriver aux réflexions d'ordre essentiellement matériel, aux propositions pratiques, ce que furent le rôle, la place des Capitaines de jadis dans l'activité de notre Marine Marchande, activité si étroitement liée à la prospérité générale, à l'évolution de la vie nationale.

Il est un de nos admirables dictons ainsi conçu :

« Il faut pour faire beau voyage
Que bateau, Capitaine, Equipage
A la mer, à la traite, au combat
Toujours ne soient qu'un seul en trois ».

Mais cette magnifique trinité, si bellement reconnue et fixée par la sagesse de nos pères, fut durant des siècles complétée, fortifiée, par une autre union, fidèle, absolue, et qui elle aussi, parait être indispensable à toute réussite dans les commerce des mers.

Cette union bienfaisante dont nous avons remarqué la séculaire persistance « constatation primordiale de notre exploration des temps disparus », est celle de l'Armateur et de son Capitaine...

Hélas ! Elle est allée se relâchant graduellement durant les années qui ont précédé la Guerre et aujourd'hui, à l'heure où elle serait plus que jamais nécessaire, elle s'est à peu près généralement transformée en de froids contacts, d'où semblent bannies toute estime réciproque, toute confiance... Froids contacts qui - ce serait alors l'irréparable catastrophe - aboutiront si une réaction salutaire n'intervient pas - à un véritable antagonisme.

Jusqu'à cette néfaste transformation de leurs relations, qu'était donc le Capitaine pour son Armateur ? Exactement un associé et un ami. Un associé consciencieux, éclairé, dévoué, puissamment aidé dans l'accomplissement de sa dure et noble tâche non seulement par la considération qui l'entourait, par la confiance qui lui était témoignée, mais encore par les marques de cette affectueuse amitié, stimulant moral inappréciable pour un homme de cœur.

Et nous voyons comme règle habituelle, le Capitaine répondre à ces sentiments de son Armateur en engageant dans l'Affaire souvent la totalité de sa fortune personnelle.

N'hésitant jamais (satisfaisant il est vrai en agissant ainsi, sa passion de la mer et de l'aventure) à proposer et à entreprendre les plus pénibles, les plus longs voyages, générateurs de gros profits, il se dépensait sans compter, récoltant habilement les frets avantageux, étudiant les marchés, recueillant sous toutes les latitudes les renseignements économiques et techniques utiles au négoce. Il était ainsi en dehors de son commandement, non pas un rouage de passive exécution mais avec son armateur, le cerveau, l'âme de l'association.

Et les premiers comptoirs audacieusement accrochés aux côtes lointaines découvertes par eux (car nous pouvons le déclarer sans orgueil exagéré : rares sont les terres qui ne furent pas visitées par les Marins du Commerce longtemps avant la prise de possession par les vaisseaux de l'Etat) presque tous ces comptoirs, dis-je, devenus pour la plupart d'opulentes cités d'outre-océans, furent créés par les Capitaines.

Il est donc juste, il est donc légitime d'apprendre à tous ceux qui l'ignorent encore... de rappeler à tous ceux qui l'ont su et qui semblent vouloir l'oublier, que les Capitaines au Long Cours par leurs navigations admirables, par l'utilisation parfaite de leurs navires, par leurs connaissances commerciales et techniques, par leur labeur inlassable, ont été de tous temps les véritables artisans de la fortune de l'Armement !

Tout comme son Capitaine, l'Armateur aimait son métier ; il avait la conviction que, négociant de la mer, il était au sommet de la hiérarchie du commerce. S'il en tirait un orgueil très justifié, il n'ignorait pas que, Noblesse oblige, fait naître des sentiments élevés et impose des devoirs spéciaux.

Il était à la hauteur de sa tâche, connaissait son affaire à fond, pouvait parler, discuter marchandises avec les trafiquants, ravitaillement avec les fournisseurs, navire avec les marins.

On peut dire qu'il intégrait ses bateaux dans sa famille et il s'intéressait personnellement à ses états-majors, à ses équipages. Et quand il était fixé sur les capacités et le dévouement de son Capitaine, il lui laissait liberté de manœuvre, sachant bien que la prospérité de son entreprise neuf fois sur dix, dépendait de cette créance accordée à celui qui travaillait pour lui, de tout cœur.

Je rappellerai aussi que nombreuses furent les Compagnies d'Armement créées par des Capitaines, et qui gardèrent les bonnes traditions durant plusieurs générations. Ceux d'entre nous qui ont servi sous leur marque, à Nantes, au Havre, à Bordeaux, peuvent témoigner de la satisfaction que l'on retirait d'œuvrer en collaboration intelligente et amicale avec les successeurs des Capitaines-Armateurs.

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Messieurs, tout cela est du passé. La vapeur a remplacé la Voile. Les Sociétés Anonymes à actions et obligations ont détrôné les affaires de famille, les groupages de parts. Les Conseils d'Administration, les conseils financiers ont fait disparaître ces Messieurs les Armateurs.

Plus que toute autre industrie, l'Armement a dû suivre le progrès, a dû modifier ses méthodes d'exploitation, et s'ingénier à faire neuf, à faire vite.

Certes ! Nous ne nous élevons pas contre ce nouvel état de choses. Nous ne serions pas des hommes toujours parés à aller de l'avant si nous nous lamentions sur cette adaptation du Commerce des mers aux nouvelles conditions de lutte pour l'existence.

Sachez que sur les passerelles des cargos et des paquebots, veillent, calculent et manœuvrent des officiers tout aussi «fanas» de leur métier de marins-ingénieurs que l'étaient leurs anciens, de cette navigation qualifiée d'héroïque, des Clippers et des Cap-Horniers, que la plupart de mes camarades ici présents ont comme moi pratiquée et passionnément aimée.

Dans cette transformation formidable de l'Armement, le Capitaine en tant que marin, technicien, maître du bord, est resté pour la compagnie actuelle (je me plais à le reconnaître) ce qu'il était pour la maison de jadis.

Mais - c'est là que je voulais en venir - je vais vous faire savoir en quel point la brisure s'est opérée dans cette union dont je disais tout à l'heure les bienfaits : la place de choix, la large participation qui étaient autrefois réservées au Capitaine dans la direction, dans l'exploitation, ne sont plus ce qu'elles furent, et j'ajoute, ce qu'elles n'auraient jamais dû cesser d'être, surtout en des heures aussi graves que celles que nous vivons actuellement.

Pourquoi hors de la conduite du Navire ne plus faire confiance au Capitaine, ne pas faire appel plus fréquemment à ses capacités reconnues, à ses qualités de chef, à son dévouement illimité ?

Sans faire état ni de ce que représente sa formation pratique professionnelle si particulière, ni de l'étendue des programmes des examens sévères qu'il doit subir, son niveau intellectuel général ne s'est-il pas constamment élevé comme s'élevait celui des représentants des autres Grands Corps et des grandes professions, y compris l'Armement ?

Plus que jamais des ouvrages techniques, maritimes ou autres, des études, des traités scientifiques, des œuvres littéraires, sont signés de noms de Capitaines au Long Cours.

Certains de nos camarades sont maintenant administrateur de l'Inscription Maritime ou ont affronté avec succès le concours du corps savant des professeurs d'hydrographie, et de Navigation.

Combien ont atteint de hauts grades dans les Administrations publiques. Jetez un coup d'œil sur l'annuaire de notre Association qui d'ailleurs est bien loin de grouper tous les Capitaines ayant abandonné la navigation, et vous constaterez, d'après la diversité et l'importance des emplois occupés, des fonctions remplies, des directions d'Affaires commerciales ou industrielles assumées, que le capitaine de nos jours a conservé sinon développé le bon sens, les qualités d'organisation, les possibilités d'assimilation et l'inflexible volonté qui caractérisaient ses Anciens.

Vous verrez qu'il a fait mieux que s'adapter et que le cas échéant il a su s'imposer et faire bonne route dans les branches les plus diverses de l'activité économique, le plus souvent fort éloignées de l'Armement.

Mais ce n'est pas tout. Je pourrais vous désigner des compagnies de navigation, de grande pêche, qui recherchent largement le concours des Capitaines précisément pour les postes de direction, d'exploitation ou de contrôle, et vous seriez dans l'obligation de reconnaître que ces Sociétés n'ont qu'à se louer d'agir à notre époque comme les Armateurs d'antan.

Pourquoi dans ces conditions, cette attitude raisonnable de certaines Maisons d'Armement ne se généralise-t-elle pas ?

Pourquoi n'utilise-t-on pas davantage dans les services à terre les Commandants et Officiers qui volontairement ou involontairement, mais pour des raisons honorables, ont abandonné la Mer ?

Pourquoi n'accueille-t-on pas ou ne provoque-t-on pas les suggestions, les conseils de ceux qui vont encore au large et qui possèdent déjà une pratique, une psychologie des choses et des gens multiples composant le monde des transports maritimes, qui ne s'acquièrent qu'exceptionnellement au cours d'une carrière uniquement administrative ?

Pourquoi semble-t-on oublier que le seul amour du marin pour le Navire est un sentiment suffisamment puissant pour lui faire accomplir dans toutes les circonstances, dans toutes les situations, le maximum d'efforts pour le faire se dévouer à plein cœur ?

Pourquoi semble-t-on oublier enfin, que le capitaine au Long Cours considère sa chère Marine toute entière comme son patrimoine sacré, qu'il doit défendre et faire prospérer contre vents et marées ?

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Voilà Messieurs ce que nous voulions vous dire, en toute simplicité, ainsi qu'en une causerie autour d'une table de carré où ne se trouvent que des gens du bord.

Voilà ce que nous vous demandons, si vous partagez notre façon de voir, de proclamer avant tout par la voie de la Presse Maritime, afin que nos Compagnies de navigation reviennent à cette conception de la collaboration qui a fait ses preuves au cours des siècles écoulés ; ...afin qu'elles redonnent leur confiance, toute leur confiance au Capitaine qui les sert, et qu'à nouveau, et selon l'antique formule qui terminait les chartes d'engagement :

« Elles se reposent à plein sur sa loyauté, son savoir et sa prud'hommie ».

Armand Hayet
Capitaine au Long-Cours

Les gens de mer

CONFERENCE LES GENS DE MER

donnée au

DEJEUNER DES ECRIVAINS MARITIMES

(après allocution du Capt Van der Kemp)

le 9 mai 1931

Mesdames, Messieurs,

Je suis persuadé que vous comprenez et que même vous partagez le profond amour que j'ai gardé pour notre belle marine du Passé.

De ce passé qui était hier encore - il y a vingt ans à peine - le Présent, le vivant présent que rien ne semblait menacer.

Hélas ! les magnifiques voiliers du grand long-cours ont cessé d'exister, soudainement, brutalement, alors que nous pensions tous, nous, leurs serviteurs orgueilleux, qu'ils pareraient longtemps encore de leur poésie et de leur grâce la majesté des océans.

De leur grâce, de leur beauté reconnue par tous : hommes de mer et terriens, artistes, littérateurs ou mathématiciens.

Si les qualités esthétiques d'innombrables œuvres humaines architectures anciennes ou contemporaines, usines, machines, tour Eiffel, sont la source de controverses passionnées et réellement sans fin prévue - depuis toujours, l'accord unanime a été « réalisé », quant à la pure beauté du Voilier !

Je n'irai pas cependant jusqu'à dire que tous les vaisseaux à mécanique sont pénibles ou repoussants à voir. Je viens ces jours derniers, de... contempler « la Normandie » et, à mon avis, je ne pense pas que l'on puisse trouver mieux comme silhouette hardie, comme lignes heureuses à donner à un paquebot. N'empêche ! C'est uniquement une impression de robustesse, de puissance, de froide grandeur que nous ressentons devant le nouveau Roi des mers.

Et puis, il faudrait l'observer, quand par gros temps il pique du nez dans la houle. C'est là qu'il montre, comme ses camarades paquebots ou cuirassés qu'il est avant tout une masse, une masse en mouvement.

D'ailleurs tous les bateaux à charbon ou à mazout sont logés à la même enseigne, les nains comme les géants. Quel est le marin de mon âge qui n'a pas souri de l'allure pataude du plus petit vapeur, tossant lourdement, disgracieusement dans la lame agressive - tandis qu'à côté de lui, un grand voilier - peut-être notre splendide cinq mâts « France » malgré ses 5.500 tonnes et son immense voilure de 4.500 mètres carrés de surface - semblait voler, plus léger que la plume, comme effleurant à peine les crêtes déferlantes.

Au repos, dans le port, le contraste était aussi violent - amarré le long d'un quai au fond d'un bassin reculé ; le vapeur désarmé c'est-à-dire en cessation de service, privé de la fumée de sa cheminée, du bruit de ses machines ; ses panneaux de cales, fermés, son pont abandonné par l'équipage, apparaît comme une chose définitivement inerte, comme une chose déjà morte.

Mais, dans la même situation, le voilier malgré ses mâts et ses vergues dépouillées de leurs voiles, malgré ses cordages levés, ses tentes abritant dunette et gaillard, restait toujours un grand oiseau, simplement assoupi, paré à déployer instantanément ses grandes ailes blanches, pour un nouvel essor vers l'horizon.

C'est pourquoi, même sans faire vibrer la corde sentimentale, tous les hommes sensibles à l'élégance, à la noblesse des formes, regrettent aujourd'hui la disparition de ces joyaux du grand large, dont le plus grand nombre reposent à présent dans l'éternelle paix des profondeurs, auprès des caravelles et des trois-ponts qu'ils émerveillent de leur perfection.

Je n'ai jamais rencontré d'ingénieur, de mécanicien, pleurant les premières machines à vapeur, les vénérables locomotives de nos grands-parents ; pas plus d'ailleurs que de chirurgien désolé d'avoir à sa disposition des instruments autres que ceux en usage sous Louis XIV, ni d'aviateur pilotant un bolide des airs, navré de la mise au rancart des volages sphériques, tandis que presque tous les jeunes officiers de la marine de nos jours ont au cœur le tenace regret de n'avoir pas connu la Voile.

Certes, la vie n'était pas toujours rose à bord de nos navires, ils le savent, et pourtant combien d'entre eux abandonneraient joyeusement les abris vitrés et confortables des passerelles de navigation des bateaux à hélices, pour le pont découvert battu par la lame et la brise en furie, d'une frégate ou d'un clipper cinglant vers le grand Sud.

Et quand les anciens, comme moi, se réunissent, égrenant les souvenirs de leur rude carrière, croyez-vous qu'ils ne rappellent jamais les traversées accomplies sur leurs mornes et ponctuels vapeurs, les coups de temps étalés à la machine ? Ah ! Grands Dieux ! Ils n'y songent guère, au moins ceux qui ont eu l'insigne honneur de bourlinguer au vent de la brigantine ! Ce qu'ils évoquent entre eux, ce sont les campagnes aventureuses, les prouesses nautiques, les privations de toutes sortes, les épuisantes manœuvres, les soleils, les glaces, les nuits de cataclysme où tout n'est que chaos, ténèbres et frénésie, les escales trop courtes, les îles hospitalières... Tout ce qu'ils ont vu, redouté, admiré ou aimé durant leurs inoubliables années de Voile.

Je ne veux pas vous énumérer aujourd'hui les satisfactions que dispensait à ses fervents, parmi les nombreuses misères et duretés, la navigation sur les voiliers. Je ne suis pas assez cruel pour accroître les regrets qui, je le devine, commencent à envahir le cœur de mes auditeurs et surtout de mes auditrices, désespérés de ne pouvoir dès demain embarquer comme mousse, gabier ou même capitaine ! pour goûter fièrement aux joies et aux souffrances de cette navigation disparue que nos camarades des cargos, paquebots ou bâtiments de guerre qualifiaient « d'héroïque ».

Et puis il faut bien que je vous parle un peu de mes chansons......

Mais peut-on demander à celui qui, par exemple, dans un kiosque bien clos, n'a eu dans les mains que le volant de commande au servomoteur du gouvernail, d'avoir pour son navire l'attachement qu'avait pour le sien le matelot qui, flagellé par le vent, assailli par les coups de mer, le sentait vivre, frémir et lutter, faisant corps avec lui en manœuvrant à pleine force, à plein cœur, la grande roue de la barre ?

Je me souviens d'un vieux gabier qui me dit un jour : « oui, lieutenant c'est à la barre qu'on voit si un homme a du cœur et s'il aime son navire, car c'est là qu'il peut l'aider ou le faire souffrir...

Ces hommes, sans le savoir, avaient pour leur bateau qui le méritait bien, un amour indestructible. Un vieil adage exalte l'immuable trinité que représentaient pour les gens de mer d'autrefois le Navire, son commandant et son équipage.

Il faut pour faire beau voyage
Que bateau, capitaine, équipage
A la traite, à la mer, au combat
Toujours ne soient qu'un seul en trois.

Quelle merveilleuse intégration du navire dans un tout, pensant et agissant, et aussi quelle admirable leçon de discipline virilement consentie, de loyale concorde et de confiance réciproque !

Mais ici je dois rappeler que si les vaisseaux ne sont plus pour les navigateurs ce qu'ils étaient quand les frustres et cependant sentimentaux matelots des âges héroïques ciselèrent ce beau dicton, les nobles vertus marines et les traditions d'honneur, d'abnégation et de courage sont toujours aussi vivaces au cœur des marins des générations actuelles.

L'empreinte de la Voile sur un homme est ineffaçable. Aucune comparaison possible avec celle que la navigation accomplie sur les autres bateaux laisse à ceux qui l'ont pratiquée.

Un exemple, entre cent, mon ami, Henry Jacques qui embarqua vers ses 16 ans sur « l'Eugénie Fautrel », grand trois-mâts de Nantes, pour une campagne autour du monde. Les circonstances voulurent qu'il abandonnât la mer après ce voyage. Mais il ne l'a pas oublié, je vous le garantis et les pages qu'il écrit avec le plus de fougue et de joie sont celles qu'il compose avec ses souvenirs « du temps qu'il était mousse sur un beau trois-mâts de France ».

Il ne manque pas à Paris, cela vous étonnera peut-être, et dans toutes les branches de l'activité commerciale, industrielle ou intellectuelle, d'hommes qui, au temps de leur jeunesse, cédant au démon de l'aventure et à l'appel du large, ont navigué plus ou moins longtemps à la Voile. Ils ne sont pas difficiles à reconnaître, pour la bonne raison que dès que l'occasion s'en présente - et si elle ne se présente pas ils la font naître - ils vous entretiennent de la mer, des voiliers qu'ils ont connus, de leur vie à bord. Qu'ils dirigent une usine, qu'ils soient médecins, acteurs, écrivains, journalistes ou militaires, comme j'en connais bon nombre, c'est quand ils rencontrent un ancien « de devant le mât », comme eux, qu'ils s'épanouissent et deviennent intarissables.

Ils ont conscience, semble-t-il, d'avoir sur les autres mortels y compris ceux qui sont encore marins sur les bateaux à tournebroche, une supériorité d'un ordre tout particulier, qui leur vaut admiration et envie.

Les Officiers de la Marine de Guerre ont été privés bien avant ceux du commerce, des charmes de la voile. Toutefois jusqu'aux alentours de 1904, certains firent leur année d'application à bord de la Melpomène gréée en trois-mâts francs. Ceux qui débutèrent ainsi ont également gardé la noble empreinte et ils trouvent des mots affectueux pour parler de leur chère frégate, comme n'en trouveront pas, j'en suis certain, ceux du croiseur-école « Jeanne d'Arc ».

Tel le Commandant Rondeleux qui eut l'honneur d'être Officier de Manœuvre de la Melpomène, et qui dans un livre attachant nous montre en fervent et fin manœuvrier les dernières campagnes du dernier grand voilier de la flotte de guerre.

Mon ami le Ct Paul Chack est aussi de ceux-là. D'ailleurs en lisant ses œuvres qu'aiment les vrais marins, (ce qui après tout est une bonne note pour un écrivain maritime) vous constaterez qu'il ne laisse échapper aucune occasion de marquer son attachement à cette navigation passionnante et il n'a pu résister, lui, historien de nos flottes contemporaines, à lui consacrer tout un ouvrage : « Duchaffault, l'Homme d'Ouessant ». Et puis, il ne manque jamais dans nos entretiens et nos discussions de s'enorgueillir de son temps d'aspirant à bord de la Melpomène, qui, me rappelle-t-il, comme si je pouvais l'oublier, « n'avait qu'une cheminée, celle de la cuisine ! »

Bien entendu, il connaît par cœur toutes les chansons de bord et il les commente et les raconte en public, en France, à l'étranger, à tous les points de la Rose des Vents, avec art et profonde tendresse. En outre, il en fait interpréter quelques-unes par une jeune artiste qui a l'intelligence de les chanter, je n'irai pas jusqu'à dire comme un gabier, mais comme un mousse ! Elle échappe donc ainsi aux véhéments reproches que je vais formuler tout à l'heure contre les femmes « chanteuses de bord terriennes ! »

Voyez jusqu'où va cette passion de la voile. Il est un de nos anciens ennemis de la grande guerre qui, malgré le mal qu'il fit à la flotte de Commerce des Alliés, gagna non seulement l'estime mais la sympathie des marins de France. J'ai nommé le Capitaine allemand Von Lukner dont les mémoires qui entre parenthèses contiennent pas mal d'exagérations et de contre-vérités ont été traduits sous le titre : « le dernier Corsaire ».

Il fut en effet un corsaire loyal et humain - Mais c'est aussi - j'allais dire surtout - parce que son bateau « l'Aigle des Mers » était un voilier, que nous lui faisons une place à part, et parce qu'il a écrit des phrases comme celle-ci :

On me signale un feu... C'est un fier trois-mâts français qui s'avance dans la nuit »... et encore cette autre où il laisse percer le grand amour qui nous est commun :

« C'était toujours pour moi un coup au cœur de couler un voilier... Avec eux, c'est la poésie des mers qui s'en va... »

Comment garder rancune à un homme qui parle ainsi de ce que nous aimons...

Et j'arrive au récif sur lequel se sont brisées une à une, en naufrages successifs, certaines de mes naïves illusions. Je veux parler de l'interprétation musicale et vocale de l'enregistrement sur disque des Chansons de Bord.

Je dois en toute conscience... clamer avec indignation que sauf trois ou quatre exceptions, l'interprétation de nos vieux chants du large par les artistes, hommes ou femmes, n'a été jusqu'ici qu'un désastre ! Quant à l'enregistrement phonographique... c'est plus qu'un désastre, plus qu'une trahison, c'est de l'incommensurable stupidité, un véritable sacrilège envers une des plus pures pages de notre folklore que j'ai sauvé du néant.

Mais les chaleureux remerciements qui m'ont été adressés par les marins Français et étrangers, les manifestations de la reconnaissance joyeuse et émue de mes camarades de la Voile, sans oublier l'accueil fait à mon modeste travail par le public non navigant m'ont largement récompensé en me prouvant que j'avais fait œuvre pieuse et honnête.

Ainsi que je viens de vous le raconter, la regrettée Yvonne Georges, à mon insu, chanta la première sur la scène, une chanson de bord « Nous irons à Valparaiso ». J'ai toujours admiré l'émouvant talent de cette belle artiste, mais - dussé-je me faire honnir par ceux qui ne savent pas, je me permettrai de répéter une fois de plus - et je suis en ce moment l'interprète de tous les marins du grand long-cours, qui eux, savent par expérience ce qu'était une chanson à hisser - je me permettrai, dis-je, de répéter qu'elle interprétait «Valparaiso» dans un mouvement complètement faux et que surtout elle commettait une abominable hérésie en mimant sur la scène un homme titubant, s'essuyant la bouche des revers de sa manche et en chantant avec les accents d'un matelot ivre !

Les matelots ivres ! Au large ! (ration : 2 quarts de vin par jour et 4 centilitres de tafia). Les matelots ivres au Cap Horn, au Sud des Kerguelen ou à la hauteur des Açores en hiver ! En hissant un hunier dans un coup de temps !! Quelle pénible erreur !

D'autre part, les chansons à hisser ou à virer sans accompagnement de chœur, sont aussi plaisantes à entendre que les sons tirés d'un piano par la seule main droite de l'exécutant.

Je n'insisterai pas sur les autres voix féminines qui nous ont charmés dans ces viriles compositions... mais c'est bien par pure galanterie !

A ce sujet, je pense au succès qui serait fait par ceux-là même qui applaudissent à cette intrusion des dames dans le répertoire des hommes de mer, au mâle baryton ou à la basse noble et barbue qui nous régalerait, gestes à l'appui, d'un refrain de dentellière ou de lavandière du XVIII° siècle, ou encore de « l'Eloignez-vous Ernest, éloignez-vous » de nos romantiques arrières grand-mères !

Mais il sera beaucoup pardonné par les marins à ces sirènes de terre ferme, car au fond, c'est par amour pour eux, qu'elles proclament avec conviction dans nos complaintes à hisser et nos rondes à virer : « qu'elles seront bonnes pour le rack, la fille et le couteau », et « pour elles sont les garces des quais qui volent, qui mentent, qui font tuer... » ou que « C'est Margot qu'aura biribi, leurs louis, leurs pistoles... »

Quant à l'interprétation masculine, qui, elle, ne peut avoir l'excuse d'être « gentille », elle est à faire pleurer le terrien de bon sens et de goût et à mettre en fureur le plus jeune de nos mousses embarqué sur le plus vapeur des vapeurs !

D'une façon générale, aucun professionnel, qu'il soit d'une scène lyrique, d'un music-hall ou d'un beuglant, ne chante dans la note qui convient nos refrains de matelot - aucun d'eux ou presque, n'a pu ou n'a voulu admettre qu'il fallait les dire avec une âme, une expression autres que celles qui suffisent aux airs d'opéra, aux romances ou aux couplets grivois. Hélas ! Même quand déguisés, ils croient incarner un matelot souffrant stoïquement à son bord ou manœuvrant gaiement, ils restent l'artiste vêtu du pourpoint à crevés, de l'habit de zinc noirci, ou de l'accoutrement, à la Dranem de ma jeunesse. C'est lamentable !

(Charles Armand Ménard dit Dranem,
1869 - 1935
chanteur et fantaisiste français)

C'est pourquoi je tiens en grande reconnaissance à rendre hommage ici sans les nommer, aux rares amateurs, je dis bien amateurs, et aux plus rares encore, professionnels, qui, avec intelligence et savoir, font parfois revivre à terre, avec toute l'exactitude, tout le naturel possible, ces chants faits pour les échos du large.

Revenons à ceux que nos anciens gabiers qualifieraient de fatras, de soldats du Pape et de failli-chiens. Avec les productions phonographiques, nous atteignons en effet le comble du grotesque, mieux, j'estime que le fait de fixer dans la cire ces odieuses parodies de nos chansons est une mauvaise action. En tout cas il dénote soit une incompréhension totale de cette branche de l'art populaire de France, soit un injurieux mépris pour le public éclairé et même pour le public de simple bon sens, ca j'ai entendu, chez moi, un brave compagnon menuisier me faire cette réflexion après avoir écouté un de ces disques pitoyables : « Ah ! Je ne croyais pas que c'était comme çà les chansons de vos bateaux : c'est un peu comme au café-concert !...

Oui ! C'est ce que des directeurs soi-disant artistiques de nos grandes firmes, omniscients ou spécialement conseillés par des Capitaines de bateau-lavoir sans doute... nous offrent depuis des années.

« Pardon, disait récemment, un de ces érudits dictateurs... C'est le Capitaine Hayet qui a tort ; il faut pour ces chansons-là un décor, une garniture, il est nécessaire de les étoffer par des chœurs chantant à plusieurs voix et non pas à l'unisson. Il faut que l'expression varie à chaque couplet, de façon qu'elle soit tour à tour pathétique, dramatique, et comique ! Ces marins n'entendent rien à la question quand ils soutiennent qu'il ne faut pas faire théâtral ! Ils ignorent tout de l'art et de la science phonographique ».

Et une fois de plus on vient je crois d'enregistrer à grand renfort de trémolos dans la voix, d'intonations fausses, d'erreurs de prononciation et d'un orchestre de 15 à 20 exécutants, ces chants dont la beauté n'est faite que de brutale franchise et de claire simplicité.

Mieux ! Une innovation qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer va cette fois-ci mettre le comble à cette vilainie. La poignante complainte « Adieu cher camarade » sera accompagnée par des choristes sévissant à bouche fermée, par sons filés !... C'est paraît-il la grand'mode dans les cabarets de nuit genre Californie... Il faut bien n'est-ce pas ? mettre au gout du jour les cris de peine ou de joie des hommes d'autrefois. Pauvres gens...

Un qui sera étonné, car je sais qu'il a bourlingué jadis sur les voiliers, c'est le fameux toutou ! S'il reconnaît si bien la voix de son maître, il ne reconnaîtra certes pas celle de Jean Matelot et je crains fort que, ce coup-là, il ne hurle à la mort devant la boîte à musique maquillant par trop la vérité !

Est-il donc impossible de reproduire à la satisfaction des amis du vrai, de perpétuer dans leur pureté originale, ces Chansons populaires, ainsi qu'on a pu le réaliser pour la plupart des autres spécimens de notre folklore ? Que non pas ! Puisque le modèle parfait existe déjà : les anglais, fort heureusement ont recueilli sur la cire leurs « shanties », leurs chansons de bord. Bien entendu, ils ont su choisir le soliste et les choristes qui convenaient et ces voix que ne déshonorent ni fioritures, ni trucs conventionnels, sont pour nous, les voix ressuscitées de nos hommes, hâlant sur les filins ou virant l'ancre au cabestan. En les entendant - le cœur battant un peu plus fort - nous voyons surgir devant nos yeux les fameux trois-mâts et les vaillants marins d'Angleterre qui couraient les mers avec nous.

J'avais désiré cela pour nos Chansons de France, c'était trop demander !... N'en parlons plus... et avant que je ne termine ma longue énumération d'inutiles regrets, nous allons écouter si vous le voulez bien, quelques-unes de ces shanties britanniques, parfaitement enregistrées.

...

Je ne veux pas terminer cette causerie sans évoquer une dernière fois les marins qui chantaient, aux heures d'efforts surhumains, qui savaient ces Dictons et Tirades des Anciens de la Voile, et sagement les utilisaient, sans adresser une pensée d'affectueuse admiration à ces hommes du grand long-cours qui furent les meilleurs parmi les meilleurs d'une race aujourd'hui presque éteinte, surtout ces matelots que seuls leurs chefs pouvaient comprendre, commander et aimer.

Car, bien que le triomphe de la Machine sur la Voile n'ait pas complètement effacé ces caractéristiques frappantes, ces reliefs particuliers qui marquèrent jadis si profondément les hommes de mer, bien que par l'éducation toute spéciale et sévère, par la vie de devoir et de courage qu'exige la toujours noble profession ils se groupent encore en un clan bien distinct et un peu isolé... Les marins de nos jours ne sont plus comme le furent leurs anciens, les hommes d'une race : celle des Gens de mer, qui peina, souffrit, combattit, fit merveilleusement sa force durant des siècles, étrangement séparée et presque totalement ignorée du reste de l'humanité.

Les Gens de Mer !... Ils ne constituaient pas, en effet, une simple corporation, mais une véritable race ayant ses mœurs, ses coutumes, son langage. Ils avaient leurs danses, leurs fêtes, leurs superstitions. Ils se distinguaient encore des autres mortels, non seulement par leur façon de vivre, mais bien souvent aussi, de dormir leur dernier sommeil.

Comme les hommes peuplant les terres lointaines découvertes par leurs ancêtres, (la suite prise dans « préface prévue à Dictons et Tirades des Anciens de la Voile et devenu chapitre 7) ils se paraient de tatouages, de bracelets de cuivre, et longtemps les plus valeureux d'entre eux ornèrent leurs oreilles de minces anneaux d'or.

A l'âge où les enfants pleurent encore pour un bobo et la nuit frissonnent de peur dans l'obscurité de leur chambre bien close, eux portaient déjà, dans leur chair, des traces de blessures, les stigmates indélébiles d'une cruelle tâche et chaque jour le cœur battant sans effroi dans leur frêle poitrine, ils affrontaient la mort.

Ceux qui formaient dans ce peuple de vaillants la tribu d'élite : la tribu des long-courriers..., vivaient une existence d'une telle rudesse qu'elle était considérée comme une sorte de châtiment par les terriens qui parvenaient à la concevoir.

Le marin, principalement celui de la Voile se trouve dans la navrante situation de l'amant qui entendrait parler journellement de sa maîtresse chérie en des termes ridicules ou même insultants, par une foule de gens dont beaucoup seraient cependant persuadés qu'ils décernent éloges et flatteries.

Si nous passons à la reproduction par ces dangereux admirateurs des traits adorés de cette maîtresse, c'est alors la catastrophe ! car sur la toile ou le papier elle apparaît le plus souvent comme un monstre.

Certes, nous nous laissons bercer volontiers par la musique des presses ou des vers qui chantent en grande imagination la mer et les marins, mais le choc n'en est que plus rude quand nous abordons les mots malheureux, les descriptions par trop fantaisistes du littérateur de la mer qui n'est pas suffisamment littérateur marin.

Certes, nous sommes sensibles à la magie des couleurs, des formes savamment architecturées mais vraiment il ne peut plus être question pour nous de la joie des yeux devant un vaisseau, une barque sous voiles informes, aussi invraisemblables qu'une automobile sans roues, qu'un avion aux ailes verticales, devant des lames de la consistance, de la mobilité et même de la couleur d'un rocher terre de sienne. Et cependant tous les purs esthéticiens gémissent avec juste raison, sur l'encrassement de nos chefs-d'œuvre anciens qui ne nous offrent plus que des ciels de suie, des feuillages et des prairies couleur chocolat.

Alors que le lecteur, l'amateur d'art se révolterait devant des absurdités, des erreurs matérielles cent fois moins graves gâchant n'importe quel autre sujet, il accepte avec une passivité déconcertante toutes les trahisons quand il s'agit de la marine, spécialement de la marine des voiliers, de l'existence, de la psychologie de ses serviteurs.

Vous pouvez m'en croire, il n'y a rien de commun entre les personnages livrés au public depuis un demi-siècle par le théâtre de chez nous, les romans, le cinéma, et les capitaines de la Voile.

Le cinéma surtout, dans des buts commerciaux, a créé un gabarit de Capitaine à l'allure de flibustier martyrisant matelots et mousses, assommant ses camarades au cours de bordées impossibles, sabordant ou incendiant son navire à chaque voyage. Ce type de marin - dont je serais - est bien digne d'ailleurs des grotesques navires, des stupéfiantes manœuvres et des risibles tempêtes en cuvette, de ces auteurs et cinéastes sans conscience.

Que ne puis-je commander à nouveau un de ces trois-mâts et avoir à mon bord quelques-uns de ces messieurs pour leur inculquer, en de solides études expérimentales, ce qu'est réellement un navire, ce qu'est un Capitaine !

Malheureusement les marins Français de la fin de la Voile, n'ont pour ainsi dire pas écrit. Ils pensaient que ce qu'ils pourraient conter, serait sans intérêt pour celui qui ne navigue pas. C'est ainsi qu'ils ont laissé le champ libre à toutes les impostures.

Et maintenant qu'écrire qui ne paraisse terne ou déjà dit, après la lecture des œuvres du grand Conrad ? Car rien, absolument rien ne peut être plus exact, plus vivant, plus émouvant, que ces pages sur la mer, ses hommes et ses navires !

Et quand parut l'admirable « Nègre du narcisse » sans exception les Capitaines de tous pavillons s'écrièrent : « Enfin voici le livre de la Voile, le livre espéré par des générations de marins »...

Non, en toute sincérité, bien insensé serait celui qui après le Capitaine Conrad tenterait de dépeindre à nouveau les officiers, les matelots, les bateaux et les traversées de cette navigation que nos camarades des cargos, paquebots ou bâtiments de guerre, qualifiaient d'héroïque !

Armand Hayet
Capitaine au long-cours

Suppression du titre

Communication faite en 1962

PAVILLON EN BERNE

La France n'aura plus de Capitaine au Long Cours !

Au moment où les Capitaines au Long Cours Français s'apprêtent à fêter leur cent-cinquantenaire, un Décret du Ministère de l'Equipement vient, brutalement, supprimer leur titre, pour le remplacer par des appellations d'une affligeante banalité.

Il y aurait beaucoup dire du nouveau Décret : il paraît qu'il fait partie d'un «plan» ; souhaitons que celui-ci ne soit pas, pour la Marine Marchande, comme le fut le «plan Navarre» pour l'Indochine, précurseur de la liquidation. Je me garderai, cependant, d'ouvrir une polémique à son sujet : sans doute suis-je trop vieux pour suivre l'évolution en cours.

Mais il n'y a pas d'âge pour s'insurger contre la mesure arbitraire qui privera les futurs Officiers du beau titre de Commandant par lequel se trouvaient sanctionnés nos études et nos services à la Mer.

Je ne suis d'ailleurs pas seul à protester :

Au cours d'un voyage au Havre du Secrétaire Général à la Marine marchande, les élèves de l'Ecole de Sainte-Adresse ont manifesté - peut-être un peu bruyamment - pour faire connaître leur désarroi.

Au Sénat, Monsieur Roger Lachèvre a rappelé la querelle qui naquit en 1893, lorsqu'un Ministre, qui se voulait « rénovateur », supprima une première fois le titre de « Capitaine au Long-Cours » : cette mesure provoqua une telle indignation, non seulement dans les milieux maritimes mais dans la France toute entière, que trois ans après, en 1896, l'appellation était rétablie, purement et simplement. « Alors, dit le Sénateur Lachèvre, je vous en prie, ne changez rien, faites l'économie d'une nouvelle querelle ».

De son côté, Monsieur Christian Bonnet, Député, dans une question écrite, indique au Secrétaire aux Transports : « qu'une grave émotion s'est emparée des Capitaines au Long-Cours, à la perspective de voir supprimer cette appellation » et il lui demande « d'user de son pouvoir pour que l'Administration renonce à une mesure aussi puérile ».

L'amicale des Capitaines au Long-Cours Français a fait connaître son inquiétude à la même autorité et lui a exposé les inconvénients certains que présenterait ce changement d'appellation.

Enfin, l'Académie de marine, dans sa sagesse, attira l'attention du Secrétaire d'Etat à la marine Marchande sur la haute estime dont jouissent les Capitaines au Long-Cours en France et à l'étranger, sur le fait que leur titre n'est, en aucune façon, périmé, et sur les dangers que sa suppression ferait courir à l'avenir de la profession.

Rien n'y fit !

On se demande ce qui peut motiver l'acharnement apporté à détruire tout ce qui, dans la Marine, était solide, noble et grand !

Les Professeurs d'Hydrographie en furent les premières victimes, puis vint le sabordage de l'Inscription Maritime : une institution qui avait été, de plusieurs siècles, en avance sur le Progrès Social.

Maintenant, c'est aux navigants qu'on s'attaque : moqués par les Pouvoirs Publics, abandonnés par leurs Armateurs, trahis par les Syndicats qui, normalement auraient du les défendre, les Capitaines au Long-Cours devront-ils amener pavillon ?

Verrons-nous alors, disparaître leur titre, l'un des plus beaux qui soient au monde, un titre vraiment marin et qui n'a jamais démérité, ni en temps de Paix, ni en temps de Guerre !

Verrons-nous les navires belges, italiens, portugais.... continuer d'être commandés par des Capitaines au Long-Cours, tandis que les Navires Français le seront par des Capitaines de ... Nième classe ?

Notre Marine Marchande ne mérite pas une telle humiliation

Armand Hayet

Capitaine au Long Cours - Cap-Hornier

Armand Hayet, l'historien

Officiers rouges, Officiers bleus 


Et pour terminer, une conférence qui nous emmène dans l'art humoriste des années 1930

... et dont vous aprécierez le second degré.

Justice pour les négriers 

CONFERENCE