Adieu belles chansons

Souvenirs d'un cap-hornier

par le Capitaine au long cours Armand Hayet

cité par le Courrier du cap 

Association internationale des Capitaines au long cours cap-horniers - Saint Malo - septembre 1990

Adieu belles chansons de bord

Faut-il parler au passé des chansons de mer ? Ce qui est poignant pour les survivants des derniers long-courriers, c'est que ce passé était hier encore le présent, le vivant présent que rien ne semblait menacer. Hélas ! Les magnifiques voiliers du grand long cours ont cessé d'exister, soudainement, brutalement alors que nous pensions qu'ils pareraient longtemps de leur poésie la majesté des océans.

Ces grands oiseaux inoffensifs qui ne savaient que soutenir l'assaut loyal de la mer et du vent reposent à présent dans l'éternelle paix des profondeurs, auprès des caravelles et des trois ponts qu'ils émerveillent de leur grâce et de leur perfection...

La fin de notre flotte de grands bateaux à voiles a entrainé celle des vrais marins long-courriers. Ils pratiquaient une navigation qui exigeait de tous, officiers, matelots, une intensité de vocation, un amour du métier, un mépris des souffrances physiques et des angoisses morales, un dévouement absolu qui sont des dons d'un autre âge. Et c'était ces hommes dont la vie n'était que luttes et privations qui chantaient !

Il n'est plus besoin de chants de nos jours, ni pour décupler le courage dans l'accomplissement d'une tâche épuisante, ni pour manifester une franche joie. D'ailleurs l'antique et naïf protocole maritime, l'un des charmes de l'ancienne navigation est oublié : ce protocole créé et compliqué à plaisir au cours des siècles par les matelots eux-mêmes qualifiait de scandale intolérable l'action du novice ou du mousse se plaçant pour la manœuvre, ailleurs qu'après le dernier "homme" rangé sur le cordage ; il interdisait aussi de siffler à bord ! Les marins au travail ou de veille se permettent maintenant de siffler des chansons, tandis que le véritable matelot sait bien qu'on ne doit siffler sur le pont ou dans la mâture d'un vaisseau et très doucement encore - que dans deux circonstances : par calme plat pour appeler la brise ou pour inciter les marsouins jouant dans le remous de l'étrave à demeurer sous la guibre à portée du harpon.

Avec la dernière génération des hommes du grand large, les purs, ceux de la voile, les chansons de mer disparaissaient à jamais. Elles ne retentiront plus dans les bassins bruyants de nos ports enfumés, dans les docks d'Australie et de San Francisco, aux côtes du Chili sous les cieux embrasés d'Iquique ou de Valparaiso, sur les rades paisibles des Iles des Antilles.

Désormais, leurs accents ne se mêleront plus à la douce musique des fins gréements raidis vibrants sous la caresse des tièdes alizés ; elles ne feront plus écho aux sauvages clameurs des houles monstrueuses et des brises d'ouest, aux cris des malamocks et des grands albatros planant sur le navire qui double le Cap Horn ! Elles ont appareillé vers le sombre havre de l'oubli, pour un voyage sans traversée de retour.

A Dieu vat' ! Belles chansons de bord ! Ceux qui vous aimaient, ceux qui vous chantaient, bientôt ne seront plus ! Plus rien ne subsistera de vous ...et c'est vraiment pour la dernière fois que nous devons pousser en votre honneur, le vieux cri de la grande partance : "Hisse le Grand Foc ! Tout est payé !"

Armand Hayet

Retour à l'accueil des articles