Bourrade, tosse, gifle

Au temps de la voile


Bourrade, tosse, gifle

Armand Hayet, Capitaine

au Long-Cours

La revue maritime de Mars 1950


Coutumes et Protocoles à bord des long-courriers

Si la Révolution supprima « le bâton » dont l'intervention péremptoire accélérait parfois l'exécution d'un ordre donné à un soldat enclin à la nonchalance, elle maintint l'usage du fameux « rotin », dont les maîtres et contremaîtres des vaisseaux du Roi usaient généreusement et je suppose judicieusement, en manière d'encouragement à se patiner, envers les matelots montrant une fâcheuse tendance à rester à la traîne.

A son tour, la collaboration du rotin, malgré les véhémentes protestations et les prophéties catastrophiques des personnages du bord intéressés à la rapidité des manœuvres, fut estimée à juste raison : vexatoire, barbare et inutile.

La « bourrade », plus ou moins persuasive et énergique suivant la dureté des poings du maître traitant et le degré d'apathie chronique du novice ou du matelot traité, persista sans qu'il fût besoin d'une ordonnance ou d'un décret légalisant son existence. Elle était d'ailleurs née depuis longtemps, navigant de conserve avec la « liane » des quartiers-maîtres, le rotin des maîtres et les « volées de coups de poings des aspirants qui, sur certains vaisseaux et jusque sous Charles X, aidaient au rassemblement du branlebas du soir. »

Dans la Marine de Guerre, elle survécut quelques lustres aux trois-ponts et aux frégates, puis s'éteignit à son tour.

Toutefois, dans la Marine du Commerce, sa survie fut plus longue du fait que les grands voiliers des mers du Sud, les Indiens et les Antillais, cinglèrent encore durant de nombreuses années après la disparition de leurs frères à « sabords garnis ».

Nos maîtres d'équipage, nos seconds-maîtres de voiliers étaient habituellement, pour ne pas dire obligatoirement, des gaillards qui n'avaient pas que l'apparence de la santé et de la robustesse. Leur grade et leurs fonctions exigeaient, à la fois, savoir et muscles.

La « bourrade » n'était autre chose qu'un actif stimulant pour l'usage externe qui s'appliquait par l'entremise des poings du « bosco » (du Maître) ou de ses auxiliaires, exclusivement sur les flancs à hauteur de ceinture et sur le dos du matelot par trop rêveur ou nonchalant.

Rien de tel pour hâter sans cris ni discussions la course du retardataire vers les bras ou la drisse de hunier ! Rien de tel pour déclencher le bondissement sur la lisse et de là dans les enfléchures, malgré le poids des bottes et du ciré, du sourd occasionnel qui n'a pas entendu le commandement : « à serrer ! ».

La bourrade n'était pas classée « coups » par nos marins, c'est pourquoi ils la subissaient sans que leur dignité en souffrît. Et puis elle évitait à l'homme bourré des punitions autrement redoutées de lui :

Mieux vaut bourrade doublée
Qu'un seul quart de vin retranché !

J'insiste encore sur le point que seuls les débutants peu dégourdis et les mauvais matelots risquaient la bourrade bienfaisante.

Certes, jamais un des fiers gabiers de jadis ne se mettait dans le cas d'être ainsi « encouragé » à la manœuvre par un gradé.

Il en était de même, parait-il, pour les inscrits maritimes renvoyés en punition ( !) à l'Etat, en application d'une loi due à des législateurs bien peu psychologues.

Ces matelots punis furent relativement nombreux jusque vers 1880 et même plus tard. Têtes chaudes, qu'une désertion, un acte d'insubordination au Commerce, avait fait condamner à rembarquer leur sac sur un navire de guerre pour une, deux ou trois années. Beaucoup d'entre eux à une certaine époque provenaient des négriers, des contrebandiers, des navires dits interlopes, capturés par les frégates de croisières.

Si, à la suite d'attitudes ou de réponses peu militaires, de bordées à terre exagérément prolongées, le capitaine d'armes obtenait contre eux quelques nuits de fers : boucle simple ou double, largement méritées je le reconnais, le maître de manœuvre, lui, se contentait de les chérir éperdument et l'état-major même avait des trésors d'indulgence pour ces hommes turbulents, difficiles à discipliner mais si adroits, si courageux, si amoureux de leur métier ! pour ces « fous de gréement » ainsi que les qualifiaient leurs officiers, nous apprend l'Amiral Jurien de la Gravière.

A bord de nos derniers voiliers long-courriers, contrairement à ce que d'aucuns inventent, la brutalité ne régnait pas et même la modeste bourrade y était tout à fait exceptionnelle.

Les bons matelots en effet, qui représentaient la grande majorité, se chargeaient directement du dressage des paresseux embarqués par surprise ou à défaut de marins bien notés.

Nos équipages se trouvant toujours réduits au strict nécessaire, chacun dans toute circonstance devait être à son poste de travail ou de manœuvre et y fournir le maximum d'efforts dont il était capable. Sinon, inévitablement, ses camarades de bordée s'en apercevaient et ne le toléraient pas longtemps.

Cependant, il arrivait que par ses paroles par trop irrespectueuses, ou par son persistant manque d'ardeur à la besogne que n'arrivaient pas à vaincre les... exhortations de ses camarades et les bourrades répétées, un homme exaspérât le maître. Alors, on entendait ce dernier qui, par amour-propre, ne tenait pas à se plaindre à un officier, annoncer solennellement au mauvais gars :

« Failli chien de bon à rien ! tu seras tossé ! ...

Et si à la suite de cette menace le matelot ne s'amendait pas sans délai, par un beau matin succédant à une nuit suffisamment noire, il offrait à la vue de ses compagnons un visage agrémenté d'un œil poché ou d'un nez tuméfié.

Le protocole du gaillard d'avant exigeait que nul ne s'aperçût des changements si soudainement survenus dans l'esthétique de ce visage ! Aucune allusion ne se glissait dans les conversations quant aux causes qui avaient pu les provoquer. D'ailleurs le « tossé » eût été bien en peine d'obtenir un témoignage contre le maître, tout s'était passé suivant les règles de la plus pure tradition !

Voilà donc à quoi se bornait sur les long-courriers que nous avons connus à l'époque de leur ultime splendeur les manifestations de cette brutalité inévitablement utilisée, après avoir été centuplée, par les auteurs malhonnêtes ou inconscients des œuvres documentaires écrites ou filmées sur la marine à voiles.

Quelques bourrades acceptées évitant au bourré la punition méritée : une tosse faisant parer au matelot par trop paresseux, insolent ou mauvais esprit, les jours de prison qui, sans elle, auraient retardé à l'arrivée en France la grande bordée du retour.

Evidemment, il ne fallait pas faire montre de faiblesse et de sensiblerie déplacée envers nos équipages composés de rudes compagnons qu'il était indispensable de tenir constamment en mains.

Un long voyage ne se passait pas sans que quelques rixes sérieuses dues presque toujours au tafia des escales, quelque incident malencontreux, ou l'attitude hostile d'un groupe de matelots excités par un meneur, ne nécessitât l'intervention personnelle du capitaine.

Mais si celui-ci était vraiment un chef, s'il savait parler aux hommes et sévir avec modération et justice, ce qui était habituel à bord de nos clippers, tout rentrait immédiatement dans l'ordre et point n'était besoin de jouer de ces révolvers de gros calibres chers à nos romanciers et à nos cinéastes.

Il y eut certes des drames véritables au cours des innombrables traversées de notre dernière flotte de voiliers de l'Atlantique et des mers du Sud, mais leur rareté est incontestable. Et ainsi que je l'ai dit en d'autres pages, ils furent presque toujours suscités par ces rebuts de toutes les marines du monde que les capitaines se trouvaient forcés d'embarquer dans les ports de désertion d'Amérique, d'Australie ou d'Asie.

S'il groumait éternellement, par principe et sans raison le plus souvent, notre Jean-Matelot n'avait pas le cœur d'un révolté et c'était bien difficilement qu'il se laissait transformer en mutin que ses chefs devaient mâter par la violence.

Il était une autre tradition caractéristique que seul un homme atteint de folie pouvait ne pas respecter : au travail dans la mâture, soit de jour, soit de nuit, un marin était à l'abri de tout acte de brutalité, de tout acte de vengeance.

Des menaces, au pire de légères poussées de la part des gradés, mais pas de coups, pas de luttes entre matelots ennemis.

Même à bord de ces tristement célèbres clippers américains où les équipages généralement composé de mauvais garçons n'étaient contenus que par la terreur, où le nerf de bœuf aux mains des maîtres, le revolver aux mains des officiers ne servaient pas qu'à intimider, où les morts violentes étaient étonnamment fréquentes et automatiquement reconnues par les autorités de terre comme morts justifiées de révoltés, même à bord de ces navires d'enfer, jamais un matelot agrippé à une vergue n'était poignardé par un camarade haineux, jamais un boatswain n'assommait un homme occupé dans une hune, jamais un officier n'usait de son arme, même contre le pire bandit, s'il était à l'ouvrage dans le gréement.

Au travail dans la mâture, un homme était sacré...

Si les bourrades ou la tosse distribuées par le maître d'équipage fort de sa supériorité professionnelle, de sa musculature et de la tradition respectée, n'offensaient pas nos hommes ; si un règlement de compte à coups de poing entre matelots était admis par tous, par contre, une main ouverte ne devait jamais frapper le visage d'un marin.

Même dans un moment d'exaspération contre l'homme le plus méprisable, un supérieur ne devait se laisser entraîner à le souffleter, de même qu'au début d'une rixe, un vrai matelot ne pouvait s'oublier jusqu'à « envoyer une gifle » à son adversaire.

Nul à bord n'eût accepté sans indignation que cet outrage fût infligé à un camarade si piètre marin, si chenapan fût-il.

Seuls, bien entendu, les mousses indociles recevaient de-ci, de-là, tout comme à terre de la main paternelle, une gifle plus ou moins retentissante, mais alors, cet avertissement sonore était baptisé « pavoine » ou « pare-à-virer ».

Les mousses même n'étaient donc pas giflés !...

J'ai entendu, mainte fois, de vieux bat-la-houle affirmer : « que si maintenant un matelot en faute, contrairement à ce qui se passait dans le temps (ils ignoraient cependant les Us et Coutumes de la Mer et les Rôles d'Oléron) peut être poursuivi, saisi et frappé, alors qu'il s'est réfugié sur l'avant du mât de misaine, un gradé, fût-il le Capitaine lui-même, n'avait point pouvoir de le gifler ».

Sous cette insulte, le dernier des matelots avait paraît-il « le doit, en reculant de quelques pas, de tirer de sa gaine son couteau de gabier, sans crainte d'être condamné par le Tribunal Maritime, pour ce geste de menace ».

Les matelots de la vieille marine, en contrepartie de leurs sévères devoirs n'avaient guère de droits. Ils s'en forgeaient donc d'imaginaires, plus ou moins fantaisistes et sentimentaux, et qui, hélas ! n'étaient reconnus par aucune autorité ! Ainsi :

Qui les trois caps a passé
Au vent a le droit de cracher !

Ou bien :

Je paie mes invalides
J'ai le doit de groumer !

et combien d'autres que ne sanctionnèrent jamais ni Ordonnances Royales ni Décrets Impériaux ou de la République !

Et je regrette que « le droit pour l'homme giflé de tirer son couteau hors sa gaine » n'ait pas été fixé jadis par un beau dicton...

Je me souviens d'une scène qui dès mon premier voyage me fit comprendre combien l'horreur de la gifle était grande chez les marins.

C'était un dimanche, à Tahiti, à la chute du jour. J'étais consigné à bord. Je ne sais plus pour quel crime ?

J'en ai tant commis, en actes et en paroles, durant mon embarquement de pilotin ! Crime contre les officiers, les maîtres, le pont, la voilure, les manœuvres, les cabillots ; contre le vent et la mer, l'eau douce, le biscuit ; contre la ligne de foi du compas quand j'étais à la barre, contre l'ampoulette dont je mangeais le sable au filage du loch ; contre les maudits cuivres de la dunette, la lune à son lever que je prenais pour un navire en flammes, les étoiles à l'horizon que je signalais comme des feux ; contre les poules dont je grignotais le maïs éclaté dans le four du maître-coq, que sais-je encore !...

Bref ! songeant à la façon dont je pourrais m'esquiver du bord la nuit venue, soit en me glissant à l'eau, soit en m'affalant par les amarres de l'arrière, je trainais mes chausses par le travers du grand panneau me dirigeant vers l'avant, domaine des matelots ou d'ailleurs je ne devais pas aller, sauf pour le service (encore un crime !) quand le bruit d'une violente altercation parvint jusqu'à moi.

Notre bateau était du type à spardeck de bout en bout, par conséquent sans dunette ni gaillard, et à la hauteur du roof des maîtres et de la cuisine, contre lequel je me dissimulais, j'étais bien placé pour voir la scène qui se déroulait à l'avant et ne rien perdre des paroles échangées.

C'était le tribordais Jossy, gabier de grand mât, le meilleur matelot du bord qui, rentré de terre passablement excité par l'alcool du Chinois, avait pris à partie sans raison, un novice de sa bordée, brave et beau gaillard de dix-huit ans paré à passer bientôt matelot-léger.

Devant le ton de la dispute, les conversations des hommes de l'équipage présents s'étaient arrêtées.

A une nouvelle apostrophe insultante le novice perdant patience répondit :

- Vous n'allez tout de même pas continuer à me traiter comme un mousse. J'en ai assez ! Je...

- Justement, comme un mousse, comme une bigaille !... l'interrompit le gabier furieux, et il lui décocha une gifle formidable.

Ce fut une stupeur... Le novice, les poings serrés, allait bondir, mais deux hommes le retinrent sans prononcer un mot.

Jossy, les bras le long du corps, soudain dégrisé, le regardait les yeux hagards, comme épouvanté de ce qu'il avait fait.

Le gabier de beaupré, un vieux au poil déjà gris, qui était assis sur le bossoir se leva, retira lentement sa pipe de sa bouche, s'avança de quelques pas, et dans le lourd silence, s'adressa à son camarade :

- Comment, Jossy, c'est toi qui as fait ça ! Mais tu es fou, matelot !...

Alors Jossy sans lui répondre, après deux ou trois secondes d'hésitation, se rapprocha du jeune homme giflé et d'une voix sans timbre lui dit :

- Novice... j'avais pas ma raison... c'est un coup de poing que j'aurais dû t'envoyer. Veux-tu me donner la main... Je te demande pardon...

J'étais stupéfait de ce dénouement. Pour qui connaissait, comme je la connaissais déjà, la distance impressionnante qui séparait dans la hiérarchie du poste de nos long-courriers, un simple novice - même paré à passer matelot-léger - d'un gabier de grand mât, voir Jossy s'humilier jusqu'à solliciter le pardon du jeune marin était en effet une chose peu ordinaire !

Et je compris que Jossy de Belle-Ile, matelot premier brin, avait ce jour-là commis à son tour un véritable crime : un crime contre la tradition marine...

Armand Hayet
Capitaine au Long-Cours

tiré de son ouvrage "Us et Coutumes à bord des Longs-Courriers"  

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