Témoignages


  • Jean Randier
  • Le Trophée Armand Hayet
  • Jacques Perret - 1969
  • Hommage du Président Maurel de l'Association des Capitaines au long Cours - 1968
  • Cols Bleus - 1968
  • Budker-Baleine
  • Pour la mémoire d'un cap-hornier - Jacques Perret - 1978
  • Pierre Sizaire - Le parler matelot
  • L'adieu à Valparaiso - Nantes 1935 - Henry-Jacques
  • Chantons la Mer
Photo Olgiati
Photo Olgiati

Photo particulièrement aimée par Armand Hayet.

Préface de Jean Randier

à "Us et coutumes à bord des Long-Courriers" - Edition 1993

"Dans ce port - villa Boulard - le Capitaine s'était retiré au milieu des souvenirs, des portraits de navires, des photographies jaunies, des maquettes. L'œil perçant de l'albatros qui dominait la pièce où le Commandant nous recevait n'était pas sans rappeler son propre regard, un regard bleu, narquois qui savait parcourir les expressions de ses visiteurs, un œil inflexible aux jugements sans appel. Les livres eux-mêmes étaient criblés. Des notes en marge au crayon, d'une écriture ferme et rapide accompagnaient les meilleurs, les pires étaient entassés dans le coin d'infamie, la "gatte". Mais dans ce port où nous venions parfois relâcher, personne n'était bien sûr de la tenue de son mouillage dans les grains. Subites, violentes, nées des contestations autour des faits sur le passé de la voile, les tempêtes du capitaine soufflaient comme l'ouragan. Il n'y avait plus dès lors qu'à appareiller en catastrophe et prendre l'allure de fuite "à mâts et à cordes". Mais cette pureté de cœur, ce dévouement désintéressé à la cause des traditions du long-cours, cette foi inébranlable, nous faisaient pardonner l'intransigeance du ton. Malgré de terribles attaques de rhumatisme, malgré une santé compromise, Armand Hayet tenait son cap, la tête claire, le jugement net, le regard droit, avec une admirable fermeté qui commandait le respect.

Le monde de la mer fut sa vie, elle était tout pour lui, rien d'autre ne comptait".

Trophée Armand Hayet

Le Trophée Armand Hayet est un concours international de chants de marins francophones baptisé du nom du grand "sauveteur" des chants de bord français et initié par Le Chasse-Marée.

JACQUES PERRET

LA COMPAGNIE DES EAUX

extraits

Extrait de « la compagnie des eaux » de Jacques Perret - chapitre XIII

Parmi les [écrivains] modernes, je retiens comme tout le monde Peisson et Vercel, quoique l'ordre de préférence ne soit pas celui de mon regretté ami le commandant Hayet, dont l'indiscutable autorité m'en impose. Armand Hayet n'avait pas seulement navigué depuis l'âge de quinze ans à bord des long-courriers et passé les caps sur des navires qu'il commandait, mais il savait en parler. Avec amour, il va de soi, avec intelligence aussi, et même un despotisme éclairé dans sa manière de juger. Il était président démissionnaire des anciens cap-horniers, association, disait-il, tombée en quenouille et au sein de laquelle il ne passa pas inaperçu. Mais l'intransigeance de son caractère n'était pas de celles qu'on dût confondre avec le mauvais caractère. C'est là une confusion qui avantage souvent les mal embouchés obscurs ou systématiques. Il appartient en revanche aux médiocres d'imputer à caractère de cochon les traits de fermeté qui les dérangent. L'intransigeance de Hayet respirait d'abord la vertu, je veux dire la force. Quand il jugeait des gens et des œuvres, son verdict éclairé tombait comme la foudre, plus rarement comme une pluie de roses. Les visiteurs pouvaient en sourire à la sortie mais n'en restaient pas moins impressionnés comme d'un phénomène rarissime, une espèce de merveille. On l'aimait pour ses anathèmes, d'autant qu'il s'ensuivait des élans de tendresse et parfois de suavité. Tendresse, on le devine, particulièrement vigilante pour tout ce qui était de la vraie mer, du vrai bateau, du vrai marin. Dans le cours sinueux, intarissable, enchanteur de ses souvenirs, il ne ratait pas les occasions de planter là son histoire pour lâcher sa bordée contre les faux marins, les faux bateaux, les faux capitaines, les faux héros, les faux jetons, les faux frères, et rendez vous compte qu'il était bien servi par les événements du jour qu'il suivait pas à pas. On se demandait quelle épreuve était pour lui la plus dure, des misères de la patrie ou des douleurs de son vieux corps qu'il trainait si péniblement pour accueillir l'ami qui se présentait à la coupée de la rue Boulard. Depuis des années insomniaque et perclus, cet homme qui ne vivait plus que de lait prenait des coups de sang qui le requinquaient comme d'un boujaron de rhum. Les derniers temps de sa vie, le pauvre se débattait encore sous l'abondance des colères à prendre, asphyxié de scandale et de honte. Mais cet homme de combat pour qui l'honneur du pavillon faisait la raison de tout a su trouver je crois et Dieu aidant, au terme d'une agonie trop lucide, la force de mourir en paix, allant jusqu'à dédaigner ses colères pour n'emporter dans la tombe que l'amour d'une patrie devenue folle et moribonde.

Les quelques amis, nous étions huit je crois (*), qu'il avait choisis pour l'accompagner au corbillard, s'étaient réunis dans le petit salon vieillot tout saturé des histoires sans fin qu'il racontait au feu de bois. Ils étaient là, ce matin d'hiver 68, silencieux vieillards au long cours, survivants d'une grande race dont le siècle n'avait plus l'emploi, et je figurais humblement parmi eux sans autre mérite que d'avoir un peu compris les choses de leur vie. Sur le coin de cheminée se dressait un petit mât de pavillon. Il était en berne, mais il l'était depuis 1962. Le commandant m'avait accueilli un jour en me disant : « Je vais vous faire une triste surprise, mon ami, hélas vous n'en serez pas scandalisé. » Puis, me désignant le signal de deuil : « Si j'ai un peu tardé, voyez-vous, c'est qu'il y en a je crois pour longtemps. »

Voir l'article "Suppression du titre - Pavillon en berne de 1962

 à la page quelques conférences 

Crayon en main, le commandant avait lu presque tous les ouvrages maritimes parus de son temps et en particulier les romans. Conrad hors de cause, c'est le maître, le seul. Pour ce qui est des deux auteurs cités plus haut, il en disait : « Peisson, oui, beaucoup de talent, c'est un officier radio qui essaye de voir les choses en marin sans y réussir vraiment. Pour Vercel, le cas est beaucoup plus simple, il n'a jamais navigué, je crois, et ça ne se voit pas. Je ne trouve rien à y reprendre, il a tout pigé, le matériel, les hommes et le métier. » Quant aux autres, il en faisait plus ou moins massacre, les noms bien connus étant choisis pour têtes de Turc. Les marges crayonnées d'annotations véhémentes, les âneries apostrophées, les erreurs décortiquées, les inconvenances au pilori et l'auteur renvoyé au vestiaire à écrire tout ce qu'il voudra, gaudrioles ou philosophie mais plus jamais de bateaux. Il y aura là pour les historiens du roman maritime français au XX° siècle un trésor de critique savante et néanmoins passionnée.

Jacques Perret 1969


(*) Commandants Guiader, Naudin, Maurel, Raffard, Randier, Castel (dit Franc-Filin) et J. Perret

Nécrologie prononcée par le Président Maurel

Assemblée Générale de l'Association des Capitaines au Long-Cours du 13 janvier 1968

Armand Hayet n'est plus.

Le Commandant Armand Hayet, capitaine au long-cours, cap-hornier, écrivain maritime de réputation mondiale, s'est éteint, après une longue maladie, le 1er janvier 1968, à l'âge de 84 ans.

Dès l'âge de 15 ans, Armand Hayet embarque comme pilotin à bord du trois-mâts "Colbert", le 22 juillet 1898. A bord de ce beau navire, il double le Cap Horn, séjourne en Polynésie et rentre en France ayant effectué son tour du monde par les Caps.

Sa carrière se poursuit : matelot léger, matelot, lieutenant, Capitaine, durant la dernière période de navigation des voiliers.

Mais, lorsque son état de santé ne lui permet plus de continuer, il sert encore par la parole et par la plume, le beau métier de marin. Ses dons exceptionnels d'observation, sa prodigieuse mémoire, sa facilité d'expression, son enthousiasme, lui ont permis de relever, d'enregistrer, de nous transmettre, de la façon la plus vivante, et tout imprégnés du sel des embruns, les souvenirs des "serviteurs orgueilleux de la voile".

Poète, à sa manière, que resterait-il des chansons de bord, des dictons, des us et coutumes de nos Anciens, si Jean-Marie Le Bihor 7312 Vannes (pseudonyme dont il signe un de ses livres) ne nous les avait groupés et offerts. ("Groume, garçon, groume, mais va de l'avant".)

Sans lui, chansons à hisser, chansons à virer, chansons du gaillard d'avant "qui ne finissaient plus...", dont les derniers marins d'alors n'avaient déjà conservé qu'un souvenir sommaire, auraient maintenant totalement disparu, incomprises, emportées par l'évolution de la navigation qu'elles ne sauraient plus servir.

Bien des dictons qui pourraient introduire à l'étude de la météorologie, auraient sombré dans un passé révolu, s'il ne les avait précieusement recueillis.

Il a fixé pour nous, dans son aspect le plus pittoresque, l'héritage précieux d'une époque où l'homme, sur mer, soumis à la seule force et à la violence des éléments, devait les combattre sans autre défense que son sens marin, son habileté, son courage.

Il a su, ainsi, maintenir les grandes traditions de la Mer, écrire avec art toute sa poésie, et sauver de l'oubli cette période glorieuse ; l'épopée de jeunes Capitaines, sur de magnifiques voiliers, affrontant avec des équipages de solides marins, les longues traversées à travers les grands Océans, la houle, les lames gigantesques, les vents diaboliquement déchainés du CAP HORN.

Armand Hayet n'est plus, mais il nous reste.


Archives Association des Capitaines au Long Cours.
Commandant Cole.

Dans le pavillon mitoyen de la rue Boulard, vivait un couple, Michel et Michèle Herbert. Elle élevait avec amour ses merveilleuses tortues de terre qui prenaient leur bain chaque jour sous mes yeux ébahis. Lui, se consacrait à la bibliographie de Jean de la Varende. Leur ami Jacques Perret leur rendait fréquemment visite, et son amour de la mer les a tout naturellement incité à le présenter à leur voisin le Capitaine, auquel il a été fidèle jusqu'à la fin.



REVUE COLS BLEUS du 20 janvier 1968

La mort du commandant Hayet

Chantre de la voile

Le 1er janvier 1968, s'est éteint, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans le commandant Armand Hayet, capitaine au long cours, cap-hornier, écrivain maritime de réputation mondiale.

C'est une grande figure de la Marine marchande qui disparaît. Armand Hayet, tour à tout pilotin, matelot léger, matelot, lieutenant, capitaine, avait vécu les dernières grandes heures de la Voile. Ses dons exceptionnels d'observation et sa prodigieuse mémoire lui avaient permis d'enregistrer et de transmettre jusqu'à nous - dans un remarquable ouvrage appelé « Us et coutumes à bord des long-courriers » - tous les faits saillants de la vie des marins cap-horniers.

Officier de réserve de la marine nationale, le commandant Armand Hayet participa activement aux deux guerres mondiales et mérita de ses chefs l'appréciation élogieuse qui suit : « Toujours au poste le plus exposé, a fait preuve d'une énergie peu commune et donné à tous l'exemple du courage et du sang-froid. »

Pendant plus de trente années, il assura une précieuse collaboration à la « Revue maritime ». Il était également un conférencier très écouté et un maître inégalé en matière de langage maritime.

Mais son plus grand mérite restera, sans doute, d'avoir «sauveté» les chansons de bord, en en recueillant directement les paroles et la musique, au cours de ses traversées. C'est grâce à lui, et à lui seul, que nous devons de connaître les authentiques chansons à hisser, chansons à virer, chansons du gaillard d'avant, que les matelots de la Voile avaient composées eux-mêmes et qu'ils chantaient spontanément au cours des diverses circonstances de leur existence à bord.

Aussi faut-il espérer que les jeunes marins n'oublieront pas le nom du capitaine au long-cours Armand Hayet car, sans lui, aucun de nous ne chanterait aujourd'hui : « Nous irons à Valparaiso... »


Correspondance de Paul BUDKER (dit Budker-Baleine) à Raymonde HAYET après le décès d'Armand HAYET.


à l'en-tête de l'Ecole pratique des Hautes Etudes

Laboratoire de biologie des cétacés et autres mammifères marins.

Paris le 7 janvier 1968

Bien chère amie,

Je veux vous redire combien, en cette cruelle épreuve, je suis près de vous et de vos enfants... Perdre le bon compagnon de toute une vie, cela fait affreusement mal, je le sais, hélas ! - et je sais aussi que dans cette immense peine, seule l'amitié peut être un réconfort. Et cette amitié, vous l'avez tout entière, en qualité comme en quantité - car nombreux tous les cœurs qui battent au rythme du vôtre... jeudi matin, je songeais à cela, en voyant la magnifique, l'incomparable haie d'honneur donnant le dernier adieu à celui qui venait d'appareiller pour le grand voyage sans retour : ses amis cap-horniers, dont il a su si bien évoquer et faire revivre « l'impitoyable et noble métier ». Et ses amis aussi. Tant d'affection autour de vous et de sa mémoire, que nous conserverons en nos cœurs... que cela vous aide, bien chère amie, à supporter votre immense chagrin, qui est aussi le nôtre.

...

Fidèlement vôtre.

Paul Budker

JACQUES PERRET

POUR LA MEMOIRE

D'UN CAP-HORNIER

COLS BLEUS - N° 1513 du 25 mars 1978

Il y a 10 ans, le premier janvier 1968, Armand Hayet, capitaine au long-cours et ancien cap-hornier, mourait dans son lit entouré de sa famille et de quelques-uns de ses plus chers amis. Il quittait terre et mer, vents et marées pour se présenter à la terrible dunette où sont jugés les capitaines. Que ce tribunal n'ait pas besoin du témoignage des mortels n'empêchera pas ceux-ci d'avancer une sentence favorable ; on s'étonnerait en effet que le service à la mer, les coups de pampero, le Horn et tant de quarts inquiets ne fussent pas tant soit peu rédempteurs à l'égard au moins des peccadilles d'escale.

Mon expérience des capitaines n'étant que celle d'un troupier j'ai quand même idée que les vertus exigées d'un vrai bon capitaine sont un peu les mêmes qu'il s'agisse du commandement d'une frégate ou d'une compagnie de biffins en bataille, d'une pentécontore grecque ou d'une cohorte romaine. A la mer en effet je crois savoir qu'on est toujours en état de guerre, au moins d'alerte. Or, bien que n'ayant jamais fréquenté le capitaine Hayet qu'au coin du feu, j'eusse volontiers servi sous le commandement d'un tel homme : il respirait la droiture, cette espèce de droiture que vous fait, chez les terriens, réputation d'un caractère impossible.

Tout mécréant qu'il se disait, il en appelait volontiers à l'image officieuse du Cap'taine, des cap'taines, et manifestait à tout propos sa foi dans l'excellence de l'ordre classique ; en somme le genre mécréant de bonne compagnie, respectueux de toutes les hiérarchies et structures d'une civilisation dont la Marine aujourd'hui encore s'évertue à garder les traditions. C'est pourquoi j'ai la témérité de croire qu'au prix d'une modeste quarantaine ce noble ami vogue aujourd'hui sur les ondes ineffables de l'éternité bienheureuse. J'ose également espérer qu'entre autres félicités secondaires lui sera laissé le droit de rouspétance à propos des choses d'ici-bas et particulièrement des tribulations de la patrie. L'ayant surtout connu dans les années 60 où les motifs de réjouissance étaient rares, j'ai pu l'admirer dans ses mouvements et éclats d'indignation. Je me souviens de certaines rafales qui pouvaient dépasser la force 12.

De toute façon le voilà plus à l'aise dans l'éternité pour raconter enfin jusqu'au bout les histoires sans fin dont les familiers eux-mêmes n'auront pas connu l'épilogue. C'était un merveilleux conteur. Il habitait un pavillon au fond d'un jardinet dans un fjord de la rue Boulard, c'était le Port-Boulard. Je me souviens surtout de quelques soirées d'hiver, les pieds sur les chenets, le rhum sur le guéridon, l'albatros empaillé au-dessus de nos têtes, la bibliothèque marine où reluisaient les très précieuses ordonnances de Colbert en reliure d'époque, et devant nous dans le brouillard de nos pipes le petit mât de pavillon sur le coin de la cheminée. Notre capitaine ne fumait pas et buvait peu, mais il racontait. Scènes vécues ou rapportées, souvenirs de jeunesse, fortunes de mer, de port, de rivages et d'archipels, avaries et bordées, situations critiques et conjonctures idylliques, personnages d'épopée, héros et salopards, us et coutumes, refrains et dictons. Tout se ranimait dans le vif du revécu, et selon le sujet, sa voix légèrement bordelaise passait tout naturellement de la colère à la tendresse et de l'enthousiasme à la dérision. Tels étaient le touffu de sa mémoire et l'impatience de ses souvenirs que bien souvent la première histoire à peine entamée se laissait traverser par une deuxième qui bientôt en appellerait une troisième et ainsi de suite comme une farandole d'histoires inachevées. Et si l'un de nous s'inquiétait du dénouement de l'une d'elles :

« Nous la rattraperons la prochaine fois, disait-il, et de toutes façons vous savez bien que toutes les histoires, les plus franches comme les plus tordues se rejoindront dans l'infini ».

Malheureusement le bagage des raconteurs est un trésor volatil, comme la mémoire des auditeurs, une gardienne inconstante. Pour ma part je n'ai pas retenu grand-chose des souvenirs du capitaine dont je puisse faire honnêtement l'inventaire. Il ne m'en reste qu'un petit nombre d'images et l'atmosphère d'enchantement. De son temps le magnétophone en était encore au laboratoire ; de toutes façons il m'étonnerait que le capitaine en eût toléré l'usage et aucun de nous, si bien intentionné fût-il, n'eût osé introduire en catimini cette mécanique rapporteuse. Après tout les paroles sont faites pour s'envoler. Mais grâce à Dieu, notre cap-hornier a laissé quelques écrits très précieux. C'est de justesse entre autres que ce dernier témoin a pu recueillir et reconstituer, paroles et musique, un certain nombre de chansons de bord, chansons à virer ou à hisser, à l'instant qu'elles allaient s'engloutir dans le typhon de l'Histoire. Je ne citerai que Valparaiso qui fit un «boum» dans les années 30. Popularisée d'un seul coup par la voix nostalgique et goudronnée d'Yvonne George le refrain se chantait, braillait, fredonnait dans tous les salons, bouibouis, salles de garde et fins de banquets. Jamais on n'eût soupçonné dans Paris un si grand nombre de gabiers méconnus, impatients de hisser le grand foc pour s'en aller à Valparaiso. Il faut bien dire que cette courte chanson, avec ses paroles incohérentes et sa mélodie à la fois déchirante et hardie, est le chef d'œuvre anonyme et spontané, forgé, rodé à tours de bras et mains calleuses par des générations de matelots.

En plus de ces chansons pieusement recueillies pour la mémoire et l'amour des équipages anciens, le capitaine Hayet nous a laissé deux recueils d'us et coutumes, tirades et dictons en usage à bord des long-courriers. Ces ouvrages bien sûr ne sont pas exhaustifs et jamais ne le seront, mais ils donnent une idée, une vision de ce que fut jadis la vie de ces matelots, à bord des grands voiliers : à bien réfléchir la plus extraordinaire qui soit, à vrai dire extra-terrestre. Leur condition est aujourd'hui à peine comparable à celle de leurs bisaïeuls mais enfin les vents n'ont guère changé ni les océans, ni les étoiles, ni la race des gens de mer.

Pour ce qui est de l'œuvre écrite, hélas trop mince, du capitaine Hayet sur les travaux et les jours et les mœurs et traditions du gaillard d'avant, je cèderai la parole à plus qualifié que moi. Tout ancien soit-il en effet un caporal d'infanterie se mêlant d'argumenter sur la marche des navires, les activités de l'équipage et les relations de la mer et du marin, risquera toujours de prendre l'oiseau biligou pour un palmipède maléfique et l'épissoir pour édicule hygiénique. Je passe donc la plume au commandant Sizaire, vieil ami du cap-hornier, gardien de sa mémoire, érudit en toutes choses de la Marine en bois, docteur ès langues thalassiques et, dit-on, interprète agréé du peuple des sirènes. Il vous parlera des ouvrages en question mais aussi de l'auteur lui-même qu'il connaissait depuis plus longtemps et mieux que moi.

Pour finir je m'offrirai quand même le plaisir de signaler un opuscule de 14 pages édité par l'Académie de marine en 1959. C'est une manière de tract intitulé « Officiers rouges, officiers bleus ». Nous y voyons le capitaine Hayet irrité, scandalisé par cette légende malicieuse et longtemps donnée pour vérité historique, à savoir la discrimination par la couleur de l'habit des officiers nobles et des roturiers, bleue pour ceux-ci, rouge pour ceux-là. Certes l'ancien régime en a vu d'autres en fait d'imputations mensongères, mais celle-ci avait à la longue quelque chose de particulièrement agaçant. Il a donc fallu patienter jusqu'à la cinquième République pour qu'un Bordelais au long cours et de haute roture rétablisse enfin la vérité. Il en fournit toutes les preuves, s'appuie sur les règlements et notes de services, et nous dresse pour finir un impressionnant palmarès d'officiers rouges et bel et bien roturiers.

Il faudra donc nous faire une raison : même sous Louis XIV il était possible, partant de rien, d'arriver assez haut. Ainsi aurions-nous vu notre cap-hornier requis pour combattre l'Anglais ou le Hollandais, sur un brûlot à la poupe d'un vaisseau de 74 et vêtu de l'habit rouge, comme un seigneur.

Signé Jacques Perret

Le Parler matelot 

Pierre Sizaire


extraits

A la mémoire d'Armand Hayet
Capitaine au long cours et cap-hornier
Qui « sauveta » les chansons de bord

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C'est au Capitaine au long cours Armand Hayet que l'on doit l'expression « parler matelot », qui apparaît dans son ouvrage Us et coutumes à bord des long-courriers.

« ... Parler matelot, nous dit-il, que caractérisent ce mépris de la syntaxe, cet emploi inexplicable du singulier pour le pluriel et inversement, cette profusion de termes maritimes, ces incidences inattendues coupant constamment le récit... cette franchise, cette naïveté, cette rondeur bon enfant, mais toujours mâle... »

Bien qu'ils fassent appel au même vocabulaire, le langage professionnel de la mer et le « parler matelot » ne doivent pas être confondus.

Dans le premier - qui est étudié en d'autres ouvrages plus académiques - les termes de marine sont employés avec leur sens propre, pour l'accomplissement des diverses activités maritimes.

Le second était autrefois l'apanage des hommes d'équipage et de certains officiers mariniers, qui en avaient fait le langage de leur existence courante, aussi bien lorsqu'ils étaient à terre que lorsqu'ils étaient à bord.

On y retrouvait les termes de métier, repris avec un sens figuré qui s'imposait à ses usagers par une image ou par une simple analogie.

C'est ainsi qu'à une demi-heure d'intervalle, un gabier pouvait dire, aux postes de manœuvre et professionnellement parlant, qu'il capelait la garde montante sur un bollard du quai, puis, quand il s'habillait pour descendre à terre, qu'il capelait sa vareuse bleu de drap.

A la base de ce langage figuré, on rencontrait deux règles d'or : le matelot considérait son navire comme un être vivant ; il se considérait lui-même comme un navire accomplissant un long voyage.

En vertu du premier principe, le navire était capable de vibrer, de souffrir, de réagir ; ce qui permettait de dire de lui : « ... il monte bien à la lame, il répond à la barre, il devient nerveux, il fatigue, il n'obéit plus... ».

Par un effet inverse, de sa naissance à sa mort, le matelot se comportait - tout au moins dans son langage - comme s'il était lui-même un navire. Sa naissance, c'était son lancement a chacun de ses anniversaires, il filait un nouveau maillon... Et bientôt venait les années de belle navigation. Si, par accident, il lui arrivait de tomber malade - de prendre de la gîte -, il se faisait radouber et, sitôt remis à flot, reprenait la mer. Cependant, à force de bourlinguer, sa coque commençait à donner des dignes de fatigue. Un jour venait où il lui fallait prendre ses invalides ; jusqu'au moment où il larguait ses dernières amarres, filait son dernier maillon, filait en grand l'écoute du grand foc, jetait son loch, déhalait sa dernière bouline et, en définitive, appareillait pour la grande traversée, celle qui n'a pas de retour.

Aux vocables de métier qu'il utilisait avec une acception nouvelle, le matelot ajoutait quelques argotismes de son cru. Tantôt, il s'agissait de mots inventés, forgés de toutes pièces comme rafiot pour un navire sans qualités manœuvrières, gargouillou pour un aide-cuisinier. Mais on rencontrait aussi des termes de marine déformés, corrompus, comme mataf pour matelot, gabiasse pour désigner l'ensemble des gabiers.

S'il est difficile de fixer dans le temps, de façon précise, l'origine du langage professionnel des marins, il est absolument impossible de savoir quand naquit un « parler matelot ». il est probable qu'il en exista toujours un ; mais il était de pure tradition orale et, jusqu'au siècle dernier, il n'en fut pas fait mention dans les écrits de la mer. Ecrits de caractère sévère, qui ne se piquaient d'ailleurs ni de réalisme ni d'humour.

A la fin du XIX° siècle et au début du XX°, le « parler matelot » connut son apogée sur les grands voiliers du long cours. Il nous est révélé dans l'œuvre de trois marins écrivains, de trois capitaines au long cours cap-horniers qui furent les témoins directs de l'épopée de la Voile, dans les ouvrages très documentés de Louis Lacroix, les romans vécus de Georges Aubin, les poétiques recueils de chansons, dictons, Us et coutumes édités de la plume alerte d'Armand Hayet.

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Dans l'inhumaine agglomération parisienne subsistent encore quelques oasis de verdure. Dans l'une d'elles - un hameau aux dix-neuf petits jardins - vivait retiré le commandant Hayet quand nous l'avons connu. Ce havre de salut, il l'avait, du nom de la rue, appelé Port-Boulard.


Il s'y considérait comme « embarqué sur un vieux ponton amarré à quatre ». Mais c'était un ponton où il recevait de nombreuses visites, qui restait un lieu de rencontre de prédilection des anciens cap-horniers.

Là se retrouvaient de vieux braves de la Voile, parmi lesquels les commandants Briend, Bouniol, Castel, Duval, Eve, Guiader, Le Toumelin, de Morras, Raffart. L'un des plus assidus était le commandant René Lehuédé, qui totalisait quarante-quatre années de navigation et avait, pendant plus de sept ans et demi, de 1912 à 1920, commandé sans interruption la célèbre « Geneviève Molinos ».

Dans son ouvrage Le compagnie des Eaux, Jacques Perret a magistralement dépeint l'atmosphère qui régnait au cours de ces rencontres d'initiés des Sept-Mers et des Sept-Vents.

Bien d'autres marins de tout âge, de tout grade et de toute appartenance hantaient également Port-Boulard où, siégeant sous une tête d'albatros ramenée des mers du Sud, entouré de ses maquettes et de nombreux tableaux et souvenirs maritimes, cap'taine Hayet enseignait la foi dans la Marine en même temps qu'il prêchait la croisade du bon langage marin.

A son enseignement oral, ce maître très écouté ajoutait en quelque sorte ses cours écrits.

La plupart des éléments de nos deux récits Chez la Marie-du-Port ainsi que du Courrier des deux Jean-Marie proviennent de la correspondance qu'il échangeait avec l'un de ses fidèles, le professeur Paul Budker, que, pour sa haute connaissance des cétacés et des hommes du harpon, il appelait «Budker-Baleine».

Leurs lettres étaient rédigées en pur « parler matelot » et attribuées à leurs gabiers symboliques respectifs, soit Jean-Marie Le Bihor et Jean-Marie Nordet. 

Pierre Sizaire

12-08-1935 -L'Echo d'Alger

 Le souvenir de la marine à voiles

La fin de la flotte des bateaux à vent après la guerre

Adieux à Valparaiso

Par Henry-Jacques

On a beau tuer des hommes, il en reste toujours. C'est une graine tenace, mauvaise ou non. Autre chose pour les voiliers, c'est long et ça coute cher. Pourtant la guerre n'avait pas mangé tout, comme on l'a vu, et, en 1919, les armateurs possesseurs encore d'une belle flotte tentèrent de nouveau la chance.

Deux grandes compagnies existaient encore : la Société Générale d'Armement et les Bordes. Mais la difficulté de trouver des frets correspondants, la hausse des prix, la loi de huit heures, nécessitant, elle, une bordée supplémentaire, engagèrent les armateurs en de sévères ennuis.

Les marins ne sont pas gens à désespérer. Quoi, il y avait crise ? Bien, on attendrait. Tous ces magnifiques navires, échappés aux périls conjugués de la mer et de la guerre, n'allaient tout de même pas être envoyés à la démolition sous prétexte qu'on ne s'en servait plus. On ne pouvait, d'autre part, les envoyer sur lest, à la recherche de marchandises, grattant les côtes et flairant le fret, comme des chiens à voiles, abandonnés le ventre creux. C'était en 1921. Le capitaine d'armement de la S.G.A dont les bureaux étaient à Nantes, prit alors une héroïque résolution. Il avait reconnu les commodités du canal de la Martinière, creusé au temps où l'on voulait amener les navires à Nantes en leur évitant les sables du fleuve Loire. Il n'avait jamais beaucoup servi, le canal ; on y était tranquille, derrière les rives herbeuses et les marais. Les voiliers y seraient bien.

Donc, il fit venir là ses navires, les amarra par groupes de trois, avec les distances réglementaires. Un état-major de capitaines et de lieutenants, un équipage de matelots, furent désignés pour surveiller et entretenir ces voiliers en position d'attente. La crise terminée, les armateurs les retrouveraient en état, prêt à reprendre la mer, sans un filin ni une ferrure en moins.

Dans ce canal de la Martinière, il y avait déjà une flotte abandonnée : celle des shooners achetés aux Etats-Unis, les "Marie-Louise", pauvres barques de bois vert qui naviguèrent surtout la quille en haut. Ces bailles-là, mises au pillage, offraient une lamentable image.

Près de ce pourrissoir, les navires de la S.G.A. faisaient fière figure, en ordre de marche, frottés, briqués, lavés, arrêtant de la fusée des mâts les brises d'ouest venues le long de la Loire. Il y avait là une quarantaine de navires, porteurs de noms bien connus en mer, les Mac-Mahon, Bourbaki, Boïeldieu, Desaix, Ville-de-Mulhouse, rencontrée autrefois, à Tacoma, par l'Eugénie-Fautrel et son pilotin, Buffon, Thiers, Vendée, Général-de-Sonis, Duquesne, Crillon, Champigny, Amiral-Cécile, Bossuet, etc., etc...

On les apercevait de loin, même de Nantes, leurs mâts dressés, attendant le retour des hommes. Ça serrait un peu le cœur d'aller les voir, mais on espérait le retour des alizés de la fortune. Ils étaient encore pleins de vie, sentant le goudron et la toile, fin prêts, impatients de recevoir la houle sur le nez et de tremper dans la bonne écume. Pendant ce temps, la flotte des Bordes était à l'agonie. La Compagnie des nitrates, la plus importante du monde avant la guerre, possédait, en 1914, quarante-trois voiliers, la plupart de magnifiques quatre-mâts en acier, les Pacifique, Loire, Almendral, A.-D.-Bordes, Antoinette, Antonin, Dunkerque, Tarapaca, Cap-Horn, etc... Elle avait été fière, un moment, du cinq-mâts France l'une des plus belles unités de l'époque. Vingt-six ce ces barques furent envoyées par le fond, et les survivantes, vendues ou livrées à la démolition.

Un seul voilier navigua quelques temps après les autres, la Jeanne-d'Arc, mais ce ne fut qu'un vain effort. Le navire fut bientôt vendu, rasé, transformé en ponton. Aujourd'hui, il doit pourrir lentement sur les eaux mortes de l'arrière-port d'Arcachon.

On vit longtemps, à Nantes, deux des Bordes amarrés près de l'escalier Sainte-Anne, deux superbes quatre-mâts peints à batteries comme tous ceux de la Compagnie d'ailleurs, le Montmorency et le Valparaiso, qui portaient encore un goût d'aventure, en vrais descendants de marins.

Le Montmorency s'en alla le premier mourir en quelque coin. Le Valparaiso, qui ne devait plus jamais aller à Valparaiso, resta encore là plus d'une année et tandis que mon ami Antral en fixait l'image sur une aquarelle, je suis resté longtemps, le cœur serré, devant la belle barque blanche qui me faisait penser à l'Eugénie-Fautrel. Les voiliers ont de tels points de ressemblance, tout en ayant chacun leur personnalité. Armand Hayet, le capitaine aux chansons, lui aussi, a pu faire ses adieux au Valparaiso :

"L'après-midi, jusqu'au soir, me dit-il, je suis resté sur le navire, visitant chaque coin, touchant, une dernière fois la barre, le compas, les filins, rassemblant en moi ce suprême souvenir. Difficile de m'en aller, mon vieux. La nuit m'a surpris sur la dunette, rêvant aux heures de quart, les yeux sur la fusée des mâts. Et il y avait des larmes en ces yeux. Demande à ma femme : on n'a pas honte d'avouer ça ! C'est ce soir-là que j'ai dit adieu à la voile. Good bye Valparaiso, good bye farewell !"


Ils y ont tous laissé leur peau,

Good bye farewel

Good bye farewel

Adieu misère, adieu bateau,

Hourra ! ô Mexico !

Ho ! ho ! ho !

Nous n'irons plus à Valparaiso,

Haul away, hé !

Oula tchalez !

Où les autres ont laissé leur peau

Hâl' matelot,

Hé ho, hisse hé ho !"

Voici le couplet qu'il faut ajouter à vos chansons de bord, capitaine Armand Hayet. Nous porterons ensuite une libation au souvenir du Valparaiso, à toutes les ombres dont il ne reste plus qu'un nom sous la langue des marins que nous fûmes.

HENRY-JACQUES

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7583330x/f3.image.r=Armand%20Hayet

chantons la mer

Préface du Vice-amiral d'Escadre J. Le Bigot

"Préfacer un recueil de chants marins, quelle outrecuidance après la magistrale introduction donnée par le Capitaine au Long Cours Hayet à son ouvrage "Chansons de Bord" et jugée en ces termes par Monsieur Georges Leygyes, Ministre de la Marine : "Votre préface est très belle. Quiconque aime la Marine et les Marins ne saura la lire sans émotion" (30 novembre 1927)"

Photo et sources J.C. Dreux avec mes remerciements
Photo et sources J.C. Dreux avec mes remerciements

D'autres courriers privés attendent la famille ci-après...